LES FACTEURS DE LA CHUTE DE MOHAMMAD RÉZA PAHLAVI LE CHAH D'IRAN
Apparemment, à partir de l'avènement de Jimmy Carter à la Présidence des Etats-Unis, le bulletin classé secret qui était régulièrement envoyé par les Américains au Chah d'Iran et que celui-ci après l'avoir examiné l'adressait au bureau spécial des archives, ne lui parvenait plus. Carter avait mis sous pression le Chah d'Iran sur la question des droits de l'homme.
Une délégation des droits de l'homme avait été envoyée en Iran pour visiter les centres de détention des prisonniers politiques. Une autorité bien informée de la SAVAK affirme qu'à l'époque, celle-ci détenait quelques trois mille prisonniers politiques dont elle en avait transféré provisoirement certains qui auraient pu poser problèmes vers d'autres centres de détention.
Richard Holmes, ancien ambassadeur américain et George Ball se rendirent également en Iran en mission de la part de Carter. Il est rapporté que le rapport remis par Holmes était favorable au Chah alors que celui de Ball lui était hostile. Cependant, Carter avait considéré que le rapport de Ball était plus proche de la réalité de l'Iran. Ces va-et-vient se poursuivirent et aboutirent à la nomination de Djamshid Amouzégar au poste de premier ministre qui contenta les Américains. Hoveyda devint ministre de la Cour.
La démission de Hoveyda au mois d'août 1977 et la nomination de Amouzégar comme Premier Ministre ne diminuèrent non seulement pas l'ampleur des manifestations populaires mais, en raison des sabotages de certains éléments faisant partie de l'appareil d'État, la situation se détériora.
Amouzégar qui avait le soutien des Démocrates, se sentait à l'abri. Une fois la question des droits de l'homme résolue, le soutien des Américains et des Anglais à l'égard du Chah se modifia par rapport au passé. Amouzégar devint Premier Ministre au mois d'août 1977 et resta à ce poste jusqu'à la fin du mois d'août 1978. A cette époque les relations diplomatiques entre le régime Pahlavi avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne devenaient en mauvais termes, mais la relation commerciale se continue.
Selon Michael Blumenthal, ministre américain du Trésor, le volume total des achats de l'Iran auprès des Etats-Unis dépassait les 40 milliards de dollars. Calahan, Premier Ministre britannique, évaluait à plus de 5 Milliards de dollars la valeur des échanges économiques anglo-iraniens. Avec l'Allemagne, elle avait atteint 10,6 milliards de marks et l'Iran avait signé le contrat de construction de deux centrales atomiques avec la France et 4 avec l'Allemagne. Ainsi, à la veille du renversement du Chah, par les occidentaux, les relations économiques entre l'Iran et l'Occident étaient on ne peut plus florissantes, mais le part des anglais n'était pas assai, d'autre part le contrat de l'exploitation de l'Iran, entre les Etats-Unis et les Britannique, arrivé au terme(le contrat de 25 ans, du coup d'Etat de 1954 à la révolution de 1979).
Amouzégar ne s'inquiétait guère de son avenir, car il était un des éléments de La Commission Trilatérale (Tripartite) pour le renversement du Chah. Amouzégar affichait cette confiance en lui lors des réunions bi-hebdomadaires de la Commission impériale qui se tenaient au Palais de Sadabad et présidées par Moïnian. Lors de ces réunions, Amouzégar prenait la parole au nom du gouvernement et faisait des remarques aux ministres quant aux manquements observés dans leur ministère concerné.
Si, dès son arrivée, Amouzégar, le budget alloué aux porteurs de turban(les mollahs) provenant des fonds secrets du Premier Ministre en affirmant : « Je ne donne gratuitement rien à personne », son objectif était d'attirer les mécontentements. A cette époque, les relations entre le Chah et Carter avaient atteint leur apogée, ce dernier invita le Chah pour une visite officielle aux Etats-Unis. Croyant que cette visite lui sera salutaire et qu'il pourrait renforcer le soutien de Carter à son égard, le Chah se rendit aux Etats-Unis au mois de novembre 1977.
Or, lors des cérémonies d'accueil et l'usage de gaz lacrymogène contre les manifestants devant la Maison Blanche, des images larmoyants du Chah furent prises et ont fait le tour du monde.
Des rapports avaient été transmis selon lesquels les étudiants iraniens avaient décidé d'organiser des manifestations. Ardeschir Zahédi avait proposé d'inviter 10 000 Iraniens partisans du Chah lors du séjour de ce dernier à Washington. Il avait calculé le budget nécessaire au logement dans les meilleurs hôtels, à la restauration, au transport par avion et même pour l'argent de poche de ces dix mille personnes. Comme d'habitude il multiplia le chiffre obtenu par 1000 et après l'approbation du Chah, il perçut cette somme de la trésorerie publique iranienne ! Or, Zahédi étant lui-même inféodé aux Britanniques et la décision du renversement du Chah lui avait été notifiée, les dix mille partisans prétendus du Chah rejoignirent les rangs des manifestants contre le Chah.
Ce fut comme à l'occasion des deux précédentes élections américaines lorsque le Chah fut trompé par Zahédi et lui fit parvenir des millions de dollars. Ce fut une aubaine pour Zahédi. Lorsque devant la Maison Blanche, les manifestants scandaient des slogans contre le Chah, Carter et Mohammad Réza Chah se présentèrent au balcon, cela était un message aux manifestants : « Dites ce que vous voulez, je suis auprès de Mohammad Réza Chah ! »
Au mois de janvier 1978, Carter se rendit à Téhéran. Zahédi, avec l'aide de Brzezinski (membre de La Commission Trilatérale) avait laborieusement préparé ce voyage. Cette visite ne durait qu'une nuit mais elle était importante quant au soutien apporté au Chah.
Lors du dîner officiel au palais de Niavaran, Carter déclara : « J'ai demandé à Rosaline où désirait-elle se trouver la nuite de Saint-Sylvestre, elle me répondit : en compagnie de sa Majesté et du Chahbanou ! » Ces paroles prononcées par un chrétien c'est équivalent pour un musulman d'avoir apposé sa signature sur le Coran et démontrent le summum du soutien de Carter au Chah, mais c'était au contraire, Carter a bien décidait de démolir le Chah.
Les coups de fil quotidiens du Chah à Carter, de Chahbanou à Rosaline et de Zahédi à Brzezinski étaient devenus une habitude. Apparemment les trois autorités américaines encourageaient le Chah à résister face aux difficultés. Pendant les journées où se déroulaient la révolution en Iran, le Chah décida de faire intervenir Carter, sans savoir que Carter et Brzezinski étaient membres de La Commission Trilatérale (Tripartite) et que la décision de son renversement avait été prise plusieurs années auparavant
Ces bonnes fausse relations se perpétrèrent jusqu', au sommet de la Guadeloupe 5 au 7 janvier 1979, Carter
confirme à ses alliés anglais, français et allemands l'abandon définitif du chah et ainsi
Carter et ses alliés décident d'apporter leur appui à Khomeiny et ses alliés Islamistes.
De son côté, dans le cadre des ordres reçus, Amouzégar autorisa la publication de certains articles dans les journaux iraniens qui provoquèrent des discordes au sein du peuple. Par exemple, au mois de janvier 1978, fut publié un article dans le quotidien Ettela'at qui donna naissance à des manifestations deux jours plus tard à Qom. Ce fut le début de la révolution. Cependant, le Chah ne prenait pas les choses au sérieux. On pensait que cette crise serait comme celle du 5 juin ou celle de l'époque de Mossadegh et qu'en prenant certaines dispositions la question sera résolue facilement. Or le soulèvement se poursuivait et Amouzégar ayant accompli sa mission, présenta sa démission à la fin du mois d'août 1978, laissant la place à Charif Emami (le Grand maitre de loge Franc-maçonnerie national de Iran, anglophile). Chaque gouvernement qui succédait au précédent avait la mission d'aggraver la situation.
Plusieurs années auparavant, à l'apogée du pouvoir du Chah, le terrain était préparé à son renversement. Certains spécialistes étrangers évoquent l'année 1975 et d'autres se réfèrent aux neuf premiers mois de 1976, comme début du déclin du pouvoir du Chah. Les événements qui eurent lieu pendant cette période traduisent tous le renforcement du pouvoir du monarque et du régime monarchique. Les revenus pétroliers après avoir été quadruplés entre 1973 et 1974, avaient atteint le montant annuel de 20 milliards de dollars qui était une somme colossale compte tenu du pouvoir d'achat de l'époque. En créant un parti unique en décembre 1974, le Chah avait soi-disant stabilisé son pouvoir absolu. La signature d'un traité entre l'Iran et l'Irak, traité signé par le Chah et Saddam Hussein en Algérie avait mis un terme aux inquiétudes de l'Iran concernant ses frontières occidentales. Les relations entre l'Iran et tous les pays, de l'Est ou de l'Ouest, étaient cordiales et les chefs d'États et de gouvernements se rendaient en Iran pour profiter du marché iranien fort de ses 20 milliards de dollars de revenus pétroliers. Les organisateurs des fêtes du 25000 e anniversaire de la création de l'empire d'Iran qui avaient tant profité, projetaient d'organiser de nouvelles fêtes, cette fois-ci pour célébrer le 50e anniversaire de la dynastie Pahlavi en novembre 1975. Alam (anglophile) avait chargé un de ses adjoints, Bahéri, qui avait des antécédents d'appartenance au parti Toudeh pro-anglais, de gérer la préparation de ces fêtes. Des dizaines d'ouvrages, tous portant une introduction signée par Alam, en éloge de la dynastie Pahlavi, furent publiés.
Or, dans ces années de « prospérité et du bien-être », le monde jugeait autrement l'Iran et le règne du Chah. On se moquait des prétentions du Chah qui déclarait que très prochainement l'Iran deviendrait la cinquième puissance mondiale. Un exemple en est significatif. En 1978, un auteur connu anglais, Androw Duken, avait examiné dans son ouvrage La Ruée vers l'argent, la situation de l'Iran et des autres pays producteurs du pétrole du Moyen-Orient noyés par les revenus pétroliers. Dans la partie destinée à l'Iran, après avoir rapporté un bref historique de l'avènement de Réza Khan, de la période de son règne et de celle de son fils, il a fait allusion aux rêves de grandeur du Chah durant les dernières années de son règne.
Par ailleurs, le Chah dans son ouvrage, Mission pour ma Patrie (page 648) le Chah écrivait : « Nous ne disposons d'aucune force sans l'aide américaine pour consacrer un cinquième du budget du pays aux affaires culturelles... Les aides militaires et civiles des Etats-Unis avaient largement profité au pays de manière directe ou indirecte... (page 651 du même ouvrage). Je dois insister sur le fait que si mon pays avait largement bénéficié des aides techniques, économiques et militaires des Etats-Unis mais si vous les comparez avec les aides reçues par certains autres pays de la part des Etats-Unis, vous constaterez des différences étonnantes ».
Suite à l'augmentation du prix du pétrole en 1973 et de la crise provoquée par La Commission Trilatérale (Tripartite), huit dixième (soit 80 %) de cette augmentation fut récupérée par les cartels et les trusts pétroliers internationaux. Seul deux dixième (soit 20 %) est parvenue aux pays producteurs. Aussi, soudainement, les revenus pétrolés du pays qui étaient de 4,8 milliards de dollars, atteignirent 15,18 milliards de dollars. A l'époque, ni le Chah si son gouvernement n'avaient aucun projet de reconstruction du pays ou peut-être n'étaient-ils pas autorisés à en avoir. Par conséquent, on a assisté d'une part à une augmentation vertigineuse des dépenses militaires de l'Iran mais également à des octrois de prêts aux différents pays du monde :
1,2 milliard de dollars aux services d'eau de la Grande-Bretagne, 1 milliard de dollars à la France en guise d'arrhes pour la construction de centrale nucléaire et l'achat de 10 % des actions d'Eurodif (producteur d'uranium enrichi), 1 milliard de dollars à la Banque Mondiale, 3 milliards à l'Italie pour des projets communs, 7 milliards de dollars aux pays en voie de développement d'Afrique et d'Asie, 3 milliards de dollars pour l'accord commercial irano-soviétique. Le Chah tenta de devenir actionnaire du Pan American à hauteur de 300 millions de dollars, il attribua un crédit de 75 millions de dollars à la compagnie Groman (fabricant de chasseurs F-14 pour l'Iran). Il acheta 3 Jumbo-jet pour un montant de 16,6 millions de dollards chacun. En 1977, il en vendit un, sans le recevoir en Iran, à la compagnie TWA pour le montant de 22 millions de dollars. Il dépensa 100 millions de dollars pour l'achat de 25 % des actions de la société Krups.
Dans l'esprit du Chah, ces agissements étaient destinés à transformer l'Iran, dans un court délai, à la cinquième puissance du monde après les Etats-Unis, l'Union Soviétique, le Japon et la Chine. Un jour du mois d'août 1974, il convoqua les membres du cabinet leur annonçant qu'il avait décidé de doubler le budget du cinquième plan de développement quinquennal (1973-1978) c'est-à-dire de l'amener de 35 milliards 500 millions à 68 milliards 800 millions de dollars. Or, il n'existait pas suffisamment de spécialistes pour la mise en œuvre d'un tel programme. Le Chah demandait, à court terme, d'engager des spécialistes étrangers. Auparavant, le Chah avait commandé 20 réacteurs nucléaires alors que l'Iran ne disposait que de 4 techniciens atomiques et donc il était obligé d'embaucher des experts étrangers. Le Chah pensait pouvoir, grâce à des sommes colossales, reconstruire le pays de manière super-structurelle et par le biais de la propagande. Cependant, il ne faut pas oublier la présence de conseillers anglais qui l'avaient entouré afin que les projets ne soient pas examinés de manière minutieuse. Le Chah avait décidé que tous les enfants devaient être scolarisés sans penser que pour ce faire il y aurait besoin de 30 000 enseignants. Hoveyda répondait que ce n'est pas grave, l'enseignement se fera grâce à la télévision oubliant que 65 mille villages iraniens ne disposaient pas d'électricité.
Au niveau politique gouvernemental également, les réactions du Chah étaient imprévisibles. En 1975, il déclara soudainement que l'Iran n'aura qu'un seul parti. Ceci ne changeait rien car les deux précédents partis étaient inféodés au pouvoir. Cette décision du Chah avait placé Hoveyda dans une situation difficile pour la justifier, d'autant plus que le Chah avait lui-même déclaré auparavant être opposé aux systèmes de parti unique. L'année suivante, il changea le calendrier de l'Iran en calendrier impérial. Or, en été 1978, il fut contrait de revenir sur cette décision.
Une autre de ses décisions fut de vouloir acheter 17 % des actions de la compagnie pétrolière anglaise BP alors que le gouvernement britannique avait annoncé à plusieurs reprises qu'il ne céderait pas ces parts à un acquéreur unique. Or, la veille au soir, le Chah avait demandé à la Société Nationale du Pétrole Iranien d'adresser au BP une demande accompagnée d'un chèque de 200 millions de dollars. Un des anciens directeurs du BP affirme à ce propos : « C'était une bêtise absolue. Aucun fou n'aurait agi de cette manière. Il était fier et insolent. Il s'était enfermé dans son palais et recevait des informations du monde extérieur par les personnes qui lui rendaient visite. D'ailleurs, personne ne lui disait la vérité ».
Bref, les dépenses du Chah ne connaissaient plus de limites. En 5 ans, il avait été acheté près de 93 milliards de dollars de marchandises à l'étranger. Dans les ports iraniens, les cargos devaient attendre 250 jours pour débarquer leurs cargaisons. Chaque année, le gouvernement iranien devait débourser 1 milliard de dollars pour le dédommagement de ces retards. Les fruits avariés étaient déversés dans le Golfe Persique. Le riz, contenu dans les soutes des cargos, cuisait sous l'effet de la chaleur torride du sud de l'Iran. Une fois les marchandises évacuées, il n'y avait pas suffisamment de camions pour les transporter. On acheta 4 000 camions aux Etats-Unis au prix unitaire de six mille dollars. Nouvelle difficulté : les routes de l'Iran n'étaient pas assez larges pour ces camions et on manquait cruellement de conducteurs de poids lourds. En 1978, ces camions étaient toujours stockés et continuaient à être rouillés.
A l'apogée des succès politiques du Chah, l'affaire du général Khatami, lui asséna un important revers psychologique. La mort de Khatami infligea un coup fatal à la confiance que nourrissait le Chah à l'égard des Etats-Unis qu'il considérait comme son principal allié et soutien. Il se demandait qui avaient-ils choisi, après la mort de Khatami, pour lui succéder. L'élection de Carter en 1967 aggrava cette inquiétude. Car si ses amis, Nixon et Ford, voulaient lui planter un couteau dans le dos, que s'attendre de la part d'un ennemi comme Carter.
Après la révolution, cette idée est répandue parmi le peuple iranien que si Carter n'avait pas été élu président, que le Chah, sous sa pression, n'avait pas lancé le « climat politique libre », son règne aurait pu se poursuivre et son fils l'aurait remplacé sur le trône. En réalité, les fondements de la monarchie Pahlavi avaient été ébranlés bien avant l'élection de Carter. Les documents publiés après la révolution démontrent que les Américains avaient décidé sa chute dès les années 1975 où le Chah avait pris quelques décisions « non autorisées » dans les domaines de la politique nationale et étrangère. Un premier projet avait été le renversement du régime monarchique par un régime militaire. La mort de Khatami avorta ce projet. Apparemment, les recherches pour trouver une autre personne capable de mettre ce projet en œuvre restèrent vaines. Après cet événement, le Chah inquiet des desseins américains, se rapprocha de l'Union Soviétique et des pays communistes. Il acheta des armes à ces pays ce qui lui attira la méfiance des Américains. La signature de l'accord d'Alger entre le Chah et Saddam Hussein provoqua le rapprochement de l'Iran et des pays arabes ce qui n'était pas du goût d'Israël. Vu l'influence de l'Israël dans les sphères du pouvoir aux Etats-Unis, le mécontentement à l'égard de l'Iran se renforça parmi l'Administration américaine.
En février 1976, sous la présidence de Ford et onze mois avant l'avènement de Carter, une commission d'enquête missionnée par la CIA et dirigée par Ernest Oni, avait préparé un compte-rendu sur la famille impériale de l'Iran et la structure du pouvoir dans ce pays. Ce rapport publié en nombre limité dans le cadre des publications secrètes de la CIA avait été distribué parmi les autorités de la CIA et certaines hautes autorités américaines. Ce rapport avait qualifié la famille impériale de l'Iran « d'éléments corrompus et de débauchés » et plus que tout autre membre de la famille Pahlavi, il s'est intéressé à Ashraf Pahlavi, la plus influente mais également la plus corrompue de cette famille.
Cette description s'étale sur plus de deux pages de ce rapport. Après avoir fait allusion aux questions d'ordre privé relatives aux relations qu'elle a entretenues avec de jeunes hommes qui, après, sur ses recommandations, ont occupé des postes importants dans les sphères de l'État, il a été fait référence à la corruption financière de Ashraf et la rumeur de sa participation au trafic des stupéfiants. L'article conclut que Chahram, le fils d'Ashraf, est aussi corrompu que sa mère et qu'il détient près de vingt sociétés commerciales et quelques boîtes de nuit. Chahram aurait également fait fortune par le biais de trafic d'objets d'art et qu'il a fait sortir illégalement du pays de nombreux objets artistiques et antiques découverts dans les collines de Marlik.
Le rapporteur de la CIA n'a donné aucun avis positif sur les autres membres de la famille Pahlavi à l'exception de Farah (anglophile) et de Abdolréza. Il écrit, entre autre :
Chams, la sœur aînée du Chah, de meilleure réputation que sa sœur Ashraf, s'est investie dans la construction d'immeubles d'habitation et commerciaux, particulièrement dans la grande cité qu'elle a fait construire à l'ouest de Téhéran où se trouve son palais.
Gholamréza, fils unique de la troisième épouse de Réza Chah, le demi frère aîné du Chah, est une personne avare, incapable et sans personnalité. Aliréza est mort dans un accident d'avion.
Abdolréza, un autre frère du Chah qui bénéficie d'une meilleure réputation par rapport aux autres, s'est retiré de la cour et on lui attribue des critiques contre le Chah et la famille impériale.
Fatémeh, la sœur cadette du Chah a eu également de nombreuses aventures amoureuses. A l'âge de 18 ans, elle est tombée amoureuse de Khosrow Ghashghaï ; plus tard, elle s'est mariée à un jeune américain du nom de Vincent Hiller ; divorcée de ce dernier, elle a été pendant un certain temps maîtresse d'Ardéchir Zahédi avant de se marier avec le général Khatami, commandant en chef de l'armée de l'air de l'Iran.
Le rapport de la CIA qualifie le Chah de monarque absolutiste qui, à l'exception des membres de sa famille, n'est proche que de 10-12 personnes à la tête desquelles Amir Assadollah Alam (anglophile), son ministre de la Cour. A ce propos, le rapport ajoute : « Il ne reçoit ses renseignements que de ces quelques personnes. Il ne consulte personne et peu de gens osent le contredire. Il est le seul décideur, les autres ne sont que des exécutants... ».
Quant à la structure du pouvoir en Iran, le rapport de la CIA est très clair : Pratiquement, l'Iran se trouve entre les mains de quarante familles qui contrôlent l'administration et le commerce. Suivent 150 à 160 familles qui occupent le second rang et se partagent les postes secondaires de l'administration et du commerce. Ce total de presque 200 familles s'est substitué aux 1000 familles que, jadis, les Américains considéraient comme les vrais détenteurs du pouvoir en Iran. A propos des institutions politiques de l'Iran, le rapport de la CIA stipule que le gouvernement et le Parlement ne disposent pas des pouvoirs qui leur reviennent dans une démocratie. Dans la pratique, leur rôle consiste à approuver les décisions du Chah. Le rapport précise que le secret de la longévité de Hoveyda dans son poste de Premier Ministre « réside dans sa capacité à ne commettre aucune erreur et de se placer toujours à l'ombre du Chah ».
Le Chah était plus ou moins conscient du manque de satisfaction des Américains de la gestion étatique de l'Iran. C'est pourquoi, dès l'avènement de Carter il tenta d'y remédier et de les satisfaire. Tout d'abord, il obligea Hoveyda de démissionner après avoir occupé pendant treize ans le poste de Premier Ministre. Il lui fit succéder Djamchid Amouzégar, (yankophile) homme politique, ayant effectué ses études aux Etats-Unis, connu pour sa sincérité et son manque de corruption.
Pour respecter les principes des Droits de l'Homme, principale arme utilisée par les opposants aux Etats-Unis à son pouvoir, Le Chah annonça le « climat politique libre », et pour répondre aux autres exigences américaines, il se rendit en personne aux Etats-Unis. La grande manifestation lors de son entrée à la Maison Blanche qui conduisit la police à user de gaz lacrymogène provoquant les larmes de Carter et de ses hôtes était de mauvais augures. Cependant, lors de sa première rencontre avec le Président américain, le Chah fit marche arrière et s'engagea à empêcher la hausse du prix du pétrole.
Lors de ces entretiens, le Chah ne laissa planer aucune crainte pour les Américains de sorte qu'en rentrant en Iran il avait retrouvé sa confiance en lui et persuadé que son règne se pérennisera. Or, les difficultés économiques dues aux dépenses excessives d'une part, et les conséquences du « climat politique libre », qui avaient permis aux langues de se délier et aux plumes de se donner à cœur joie à critiquer le pouvoir absolu et la corruption qui en découlait, d'autre part, avaient provoqué un mouvement d'une telle ampleur au sein de la société iranienne, qu'il devenait chaque jour plus difficile à freiner.
Il faut signaler que, chaque année, Hoveyda allouait une somme importante, provenant du budget, qui s'élevait à plusieurs millions de dollars, aux porteurs de turban (mollahs). Cependant, pour les rendre mécontents, Amouzégar décida d'arrêter le versement de cette manne financière aux pauvres religieux.
Amouzégar faisait tout ce qu'il pouvait pour accélérer le mouvement pour le renversement du Chah. L'économie dans les dépenses publiques avait rendu mécontents ceux qui, pendant des années, avaient bénéficié de cette aubaine. La baisse des revenus en devise du pays et la fuite des capitaux avaient freiné la croissance économique. Le mécontentement populaire, auparavant étouffé, a pu, grâce au « climat politique libre », se manifester largement à travers la presse et même de la radio-télévision publique, devenues foyers d'activités de la gauche des amis de Farah Diba(anglophile). Il a été étonnant que le Chah lui-même par la mise en scène de la création de la « Commission impériale » et le jugement de ministres et de hautes autorités publiques, face aux caméras de télévision, attise le mécontentement et la tension. L'objectif recherché par le Chah consistait, comme par le passé, de se dégager de toute responsabilité et de mettre sur le dos des autres les fautes et les manquements. Cependant, dans le passé, cela se faisait plus discrètement, tandis que cette fois-ci il avait lieu devant les caméras de télévision qui fixaient les visages des ministres et des hauts responsables tremblant et en sueur qui décrivaient les abus et les détournements des fonds publics au sein des ministères et des organismes publics. Cependant, on ne jugeait ni le gouvernement dans son ensemble ni le régime tout entier !
Pendant cette période de crise, le Chah continuait à poursuivre l'ancienne devise : « sème la discorde et gouverne ! » Après l'affaire générale Khatami, cette politique s'intensifia même au sein de l'armée. Pour empêcher toute action coordonnée au sein de l'armée, le Chah dressait les commandants des différentes forces et même leurs subordonnés les uns contre les autres. Certains officiers qui collaboraient avec la politique internationale pour le renversement du Chah, attisaient ces difficultés. Le résultat en fut la désintégration de l'armée pendant la révolution. Au sein même du gouvernement, certains ministres dont ni la pensée ni l'action n'étaient conformes à la politique gouvernementale, recevaient directement leurs ordres du Chah lui-même, tandis que Hoveyda, ancien Premier Ministre, devenu ministre de la Cour en remplacement d'Alam, faisait tout pour empêcher le bon déroulement de l'action gouvernementale.
Hoveyda finit par porter le coup fatal à Amouzégar en faisant publier dans le quotidien Ettela'at, un article injurieux envers Khomeiny, oubliant que si Amouzégar était balayé du pouvoir, il perdrait lui-même la vie. Ce fameux article fut préparé par Hoveyda à la Cour. Après le voyage de Carter en Iran et ses éloges à l'égard du Chah, celui-ci qui avait repris confiance en son pouvoir, accepta la publication de cet article, le rendant même ici ou là plus dur. L'article fut envoyé par le ministre de l'Information du cabinet d'Amouzégar (Dariush Homayoun, anglophile) au quotidien Ettela'at sans que le Premier Ministre soit informé de son contenu. Après sa publication, Hoveyda, par le biais d'un de ses acolytes (Hedayat Eslami-Nia) fit tout son possible pour qu'il soit diffusé à grande échelle parmi les religieux.
Dès l'année 1975 et la reprise des relations entre l'Iran et l'Irak, permettant le voyage des pèlerins iraniens à Nadjaf et à Karbala, Khomeiny avait commencé ses articles contre le régime du Chah avec la bénédiction de la Grande-Bretagne.
Il avait établi des contacts avec les opposants du régime au sein du clergé. En septembre 1977, suite au scandale de la fête de l'art de Chiraz dans les conditions de l'époque, la cassette du discours de Khomeiny enregistré à Nadjaf dans laquelle il faisait allusion à ces fêtes fut reproduite et distribuée en Iran. Au mois d'octobre de la même année la cérémonie de deuil du décès de Mostapha fils de Khomeiny, à laquelle a participé une foule considérable à Téhéran, Qom et d'autres villes a démontré l'ampleur du mouvement qui se préparait contre le régime. Une nouvelle cassette du discours prononcé le 31 octobre par Khomeiny à Nadjaf était une ligne de conduite pour les différentes forces. Dans ce discours prononcé surtout à l'attention des intellectuels et des universitaires, Khomeiny leur demandait d'agir contre le régime en coordination avec les religieux.
Dans ce climat, la publication de l'article injurieux à l'égard de Khomeiny par Dariush Homayoun, un des éléments du renversement du Chah fit l'effet d'une étincelle à un baril de poudre. La réaction violente des forces de l'ordre contre la manifestation organisée le 9 janvier 1978 à Qom en protestation contre la publication de cet article et pendant laquelle des manifestants furent tués ou blessés, prépara le terrain à d'autres manifestations pour la célébration du 40e jour de cet événement à travers tout le pays. Ces manifestations se déroulèrent régulièrement, chaque fois à l'occasion des martyrs tombés lors des manifestations précédentes.