Désignée pour remplacer Colin Powell à
la tête du département d’Etat, Condoleezza
Rice a une qualité très utile en diplomatie
: elle peut se rendre complètement impénétrable
et cacher ses pensées aux journalistes et au reste
du monde. Mais, s’il y a une chose sur laquelle «
Condi » est tout à fait transparente, c’est
sa loyauté indéfectible envers le président
des Etats-Unis, une loyauté qui, comme l’a rapporté
le magazine New York, l’a même poussée
à appeler involontairement George W. Bush son «
mari » lors d’un dîner donné à
Washington. L’Histoire ne manque assurément pas
de présidents ayant installé leurs confidents
au département d’Etat. Mais la désignation
de Mme Rice laisse pressentir ce que seront ces quatre prochaines
années. Elle précède l’instauration
d’un gouvernement qui a interprété sa
victoire aux urnes comme la preuve objective du succès
de sa politique et qui croit que son plus gros problème
lors du premier mandat est d’avoir été
trop ouvert aux points de vue qui n’étaient pas
les siens. Et Pourtant, on ne peut guère dire que les
quatre dernières années ont été
couronnées par un triomphe retentissant de la politique
étrangère. Devant un tel échec, il semblerait
normal que la transition soit considérée comme
un bon moment pour pousser vers la retraite les architectes
de ces débâcles. Mais le gouvernement Bush a
toujours eu une façon étrange de gérer
les ressources humaines. Il ne punit pas l’impéritie,
mais la récompense par des promotions et des prolongations
de mandat. L’important est que les incompétents
lui soient loyaux. En fait, il n’y a vraiment qu’un
seul crime passible d’exil éternel ou de renvoi
dans cette administration : la divergence d’opinion.
Condoleezza Rice a été envoyée au département
d’Etat avec une mission. A en croire les informations
publiées dans la presse, elle veut tout réorganiser,
un objectif en lui-même louable : la bureaucratie, au
département d’Etat, a parfois tendance à
la sclérose. Mais, vu les antécédents
de ce gouvernement, il est difficile de ne pas voir sous le
changement annoncé par Condoleezza Rice un prétexte
pour éliminer les esprits critiques. Car, après
tout, nous parlons d’un gouvernement qui s’est
illustré par la façon scandaleuse dont il traite
les experts qui fournissent des analyses objectives aux responsables
politiques, avec un mépris qui s’est égaiement
appliqué aux scientifiques de l’Agence pour la
protection de l’environnement ou aux économistes
du ministère des Finances. Il semblerait maintenant
que la Maison-Blanche veuille étendre sa guerre contre
les fonctionnaires aux institutions qui s’occupent de
la politique étrangère. Une grande partie de
la presse n’a pas encore compris les intentions du gouvernement.
Même après la guerre en Irak, certains journalistes
pensent que les circonstances vont forcer l’équipe
de Bush à corriger le tir et à adopter une stratégie
internationale plus modeste. Mais, s’il y a une leçon
à tirer du premier mandat, c’est bien que ce
président doit être pris au mot. S’il annonce
une politique étrangère dure, il ne faut pas
penser que ce sont des paroles en l’air. Il croit vraiment
que sa victoire aux élections prouve qu’il ne
s’est pas trompé. Et, si le passé de George
W. Bush n’en disait pas encore assez sur ses instincts,
l’ascension de Condoleezza Rice ne devrait laisser planer
aucun doute sur la direction qu’il compte donner à
son gouvernement : en avant toute, et dans la même périlleuse
direction.
The New Republic (éditorial), Washington