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Revue IRAN-INFO-PARS - 16
Périodique de l'Organisation de Pars et le Comité pour le Renversement

L’IRAN ALLIÉ OBJECTIF D’AL-ZARQAOUI

 

Les Américains attribuent à Abou Moussad al-Zarqaoui tous les mauvais coups de ces derniers mois : l’attentat qui, le 19 août 2003, tua Sergio Vieria de Mello, le représentant spécial de Kofi Annan, avec 22 autres employés des Nations unies et obligea l’ONU à éva­cuer l’Irak ; l’opération suicide à Nasrya qui, le 12 novembre 2003, se solda par la mort de 18 soldats italiens ; l’explo­sion d’une voiture piégée, le 10 février 2004, qui faucha 53 recrues de la nouvelle armée irakienne. Et, pour chacun des quatre raids que l’aviation américaine a lancés depuis avril contre la ville de Faludja, tuant souvent plus de civils que de moudjahidins, l’excuse est toujours qu’il s’agit d’éliminer al-Zarqaoui. Résultat : sa tête a été mise à prix 25 millions de dollars, le même tarif que pour Oussama Ben Laden.

De leur côté les Iraniens, tous d’obédience chiite, reprochent à al-Zarqaoui de prendre pour cibles les villes saintes du chiisme, Nadjaf et Karbela. Pariant que le chaos ne peut qu’attiser la lutte à mort des islamistes contre les Etats-Unis, al-Zarqaoui cher­cherait à déclencher une guerre civile entre les sunnites, dont ce Jordanien est membre, et la majorité chiite. Ainsi, en mars, une série d’attentats suicides tuèrent 171 pèlerins chiites en une seule journée. Mais, plutôt que de pousser les chiites d’Irak à se venger, Téhéran tente de calmer le jeu. Le mois dernier, affirment à Bagdad des sources américaines proches de la CIA, les services de renseignement iraniens auraient donc désigné un émissaire pour aller négocier avec al-Zarqaoui.

Ses liens avec l’Iran remontent à 2002 lorsque al-Zarqaoui, obligé de fuir l’Afghanistan après la victoire améri­caine, se retrouva assigné à résidence dans une villa de la banlieue de Téhéran. Les services iraniens l’encou­ragèrent à choisir comme nouvelle base d’opérations le bastion montagneux, dans le nord de l’Irak, d’où le groupe islamiste Ansar al-Islam harcelait le territoire autonome kurde que les Etats-Unis avaient pris sous leur protection. Al-Zarqaoui pourrait ainsi inscrire à son tableau de chasse quelques-uns des conseillers de la CIA qui encadraient les pechmergas des chefs kurdes concur­rents Barzani et Talabani.

Dans la perspective de l’intervention attendue des Américains en Irak, les « services » iraniens offrirent à al-Zarqaoui une assistance technique : de l’argent, des camps d’entraînement en Iran, de faux papiers et la garantie que, comme Téhéran, Damas laisserait ses militants circuler librement. Pendant l’hiver 2002, c’est via la Syrie qu’il re­tourna clandestinement dans sa Jor­danie natale pour organiser l’assassinat à Amman du diplomate américain Lau

rence Foley. Mais al-Zarqaoui n’accepta que la moitié du marché : soucieux de garder son indépendance, il refusa les propositions de financement et de formation.

Après la victoire américaine contre Saddam, al-Zarqaoui s’empressa de revenir en Irak pour s’attaquer à l’occupant. Depuis, ses « exploits » servent parfaitement les objectifs de Téhéran : les Américains sont frappés sans que l’Iran puisse être accusé de soutenir un autre fou de Dieu. Cette approche indirecte est typique de Téhéran. Il s’agit de favoriser l’enlise­ment des Etats-Unis en Irak car George W. Bush aura alors trop à faire pour songer à envahir l’Iran comme ses conseillers néo-conservateurs persis­tent à en rêver. Mais l’Iran veut aussi dissuader les Etats-Unis de s’enraciner dans la région. Du coup, il faut appli­quer à l’Irak la leçon que les Israéliens se résignèrent à tirer de leur « Viet­nam ». N’est-ce pas l’escalade des pertes qui, au bout de dix-huit ans, les accula à l’évacuation du Liban ?

Vis-à-vis des chiites irakiens, l’Iran a la même démarche en crabe. La sensibilité religieuse que les deux pays ont en commun n’efface pas la différence ethnique. Lors de la guerre qui les opposa entre 1980 et 1988, l’Iran fut très déçu de constater que, loin de se rallier à la cause de l’ayatollah Khomeyni, les Irakiens réagirent selon les vieilles lignes de fracture de l’Histoire : contre la Perse, ils se bat­tirent en Arabes. Surtout, il y a deux Vatican : contrairement à l’école de Qom, en Iran, celle de Nadjaf en Irak, dont l’ayatollah Sistani est l’inspirateur incontesté, entend séparer le Coran de l’Etat. Après des élections théorique­ment prévues pour janvier 2005, l’ins­tauration à Bagdad d’un pouvoir chiite, mais laïc, risquerait d’avoir un impact négatif à Téhéran où les mollahs n’ont aucunement l’intention de céder la place aux civils.

Téhéran ne pouvait donc admettre que al-Zarqaoui gâche sa savante par­tie d’échecs. Les « services » iraniens ont soudain changé de ton, lui adres­sant des messages menaçants. S’il ne voulait pas s’exposer à d’impitoyables représailles, il devait aussitôt arrêter son offensive contre les chiites. Mais, au lieu de s’incliner, al-Zarqaoui multi­plia les actes de violences et intensifia sa propagande anti-iranienne. Finale­ment, les « services » ont préféré plier que rompre. Il n’est plus question de punir al-Zarqaoui.

Bien au contraire ! Toujours d’après les mêmes sources américaines, l’émis­saire que Téhéran lui envoie a pour instructions de faire des propositions améliorant encore le contrat d’origine. Outre le renouvellement de l’offre d’as­sistance financière et de camps d’en­traînement, l’Iran accepterait que les djihadistes d’al-Zarqaoui opèrent sans interférence sur son territoire et qu’ils franchissent librement les frontières du pays avec les trois voisins les plus intéressants pour al-Zarqaoui : l’Irak, le Pakistan et l’Afghanistan. En échange, Téhéran demande seulement que al-Zarqaoui renonce à s’en prendre aux chiites.

Ce double jeu permanent de l’Iran est forcément ambigu. Sans illusions sur leurs chances de transformer l’Irak en satellite, les Iraniens manœuvrent pour assurer leur influence sur ce futur pays frère. Ils ont encouragé la dissi­dence de Moktada al-Sadr qui, les armes à la main, a prouvé aux Américains, autant qu’à Sistani, partisan de patien­ter jusqu’au scrutin, que, dans l’Irak de demain, le poids politique ne se mesurera pas seulement au nombre de bulletins de vote. La démonstration achevée, les Iraniens ont conseillé à leur poulain de rentrer dans le rang.

Face aux Américains, l’habileté de Téhéran se trouve également limitée par les contradictions qu’engendrent ces zigzags. Naguère accusé par George W. Bush de constituer, avec l’Irak de Saddam Hussein et la Corée du Nord, le troisième pilier de « l’axe du Mal », l’Iran prétend rompre avec son passé d’« Etat voyou ». Le guide suprême de la Révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, a refusé de donner aux Volontaires du martyr, un mouvement d’islamistes ira­niens, la permission qu’ils lui deman­daient d’aller combattre en Irak. Mais les autorités de Téhéran fermeraient les yeux sur l’intervention de volontaires plus discrets. Le 6 juillet, le ministère irakien de l’Intérieur annon­çait que deux Iraniens avaient été capturés, dans la banlieue ouest de Bagdad, alors qu’ils circulaient à bord d’une vieille Volkswagen chargée d’ex­plosifs. Les deux hommes avouèrent avoir déjà fait sauter plusieurs voitures piégées.

Le chassé-croisé des complots est devenu si compliqué que nombre de spécialistes du renseignement s’inter­rogent sur la véracité du portrait d’al-Zarqaoui. Ils se demandent comment ce petit voyou, qui dut à un trafic de drogue son premier séjour dans une prison jordanienne, a pu se recycler en véritable général du terrorisme. Que les Iraniens en aient fait le même super­man que les Américains finit par créer le soupçon d’une manipulation pour légitimer une guerre, la meilleure recette n’est-elle pas d’encenser l’allié et de diaboliser l’ennemi ?

Source : Le Figaro