L’ISLAMISATION EST EN MARCHE AVEC L’APPUI
DE L’ONCLE SAM
Pas à pas, le gouvernement Islamiste turc applique son
programme. Aujourd’hui, il s’attaque à la
laïcité de l’école, avec la bénédiction
de son allié américain, s’insurge le quotidien
nationaliste d’Istanbul.
«
C’est un marathon. Nous ne sommes qu’au début
de la route. Soyez patients! » Ces propos ont été tenus
par le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan lors d’une
réunion avec les députés de son parti
[le Parti de la justice et du développement (AKP), islamiste
modéré]. Ces derniers jugeaient insuffisant le
nouveau dispositif permettant aux élèves des écoles
imam-hatip [écoles destinées à former
des imams et des prédicateurs] d’entrer à l’université.
Contrairement à l’attitude qui était la
sienne au début de son mandat, Erdogan n’estime
plus nécessaire d’observer la moindre prudence
dans ses paroles. Il attaque tous les bastions de la république,
il les fait tomber l’un après l’autre. Cette
semaine, c’était le tour du plus important d’entre
eux : l’éducation. En supprimant les obstacles
qui empêchaient l’accès à l’université pour
les élèves des écoles religieuses, il
a fait un grand pas pour enterrer l’enseignement laïque
et le principe d’unité de l’enseignement.
Erdogan n’affichait pas ses objectifs aussi clairement
au début, mais il semble à présent avoir
adopté l’attitude insolente qui était, à une époque,
celle de Neçmettin Erbakan [leader des islamistes orthodoxes,
actuel dirigeant du Parti de la vertu]. Tout ce que Erbakan
a voulu réaliser, c’est Erdogan qui l’accomplit
aujourd’hui, ouvrant également la voie à la
conquête des universités par le biais d’un
dispositif qui permettra la nomination des recteurs au garde-à-vous
devant le pouvoir politique. Mais quel est donc le secret de
Tayyip Erdogan ? Comment se fait-il qu’il parvienne à obtenir
ce qu’il veut là où Neçmettin Erbakan
a échoué ? La réponse se trouve à Washington
!
Depuis les années 40, les Etats-Unis appuient en Turquie
l’enseignement religieux et les courants religieux
rétrogrades.
Souvenez-vous de la période 1945-1947 quand la Turquie
a sollicité et enfin obtenu l’aide des Etats-Unis contre l’Union
soviétique. Ce n’était sans doute pas une simple coïncidence
que des cours de religion aient été instaurés dans les écoles
en 1947, l’année qui a vu l’annonce de la « doctrine
Truman* ». Aujourd’hui, Colin Powell montre la Turquie comme l’exemple
d’une « république islamique modérée ».
Et Recep tayyip Erdogan semble avoir trouvé dans les Etats-Unis le vrai
grand soutien à la réaction religieuse en Turquie. Ces deux alliés
avancent la main dans la main pour vider de leur contenu toutes les institutions
de l’Etat créé par Mustafa Kemal [Atatürk] afin de
fonder une nouvelle République turque. Voilà ce qu’Erdogan
vise lorsqu’il déclare : « Ne vous précipitez pas,
c’est
un marathon et nous ne sommes qu’au début de la route. » Tout
est très clair pour ceux qui veulent voir.
Les médias ferment les yeux dans leur grande majorité. Ils continuent à présenter
Tayyip Erdogan comme un « grand démocrate et réformateur ».
Oui, les islamistes sont en effet au début de la route, mais ils ont déjà obtenu
des succès non négligeables. Et moi, je me demande comment se terminera
la route, car nous avons déjà vu à quoi ont abouti ceux
qui s’étaient lancés dans la même direction.
Ali Sirmen, cumhuriyet (extraits), Istanbul
* Dans le cadre de cette doctrine, les Etats-Unis décidèrent d’aider
tous les gouvernements qui combattaient le communisme, y compris les plus rétrogrades.
Les premiers pays à en bénéficier furent la Turquie et la
Grèce.
Courrier International n° 706 33du 13 au 18 mai 2004