IL
N’Y A QU’À LAISSER
LA TORTURE AUX ARABES...
L’administration américaine compte faire appel à des
armées de pays arabes et musulmans pour mater la
rébellion en Irak. La répression et la torture
pourront ainsi reprendre à l’abri des caméras,
affirme AI Hayat.
EIle est inquiétante, cette décision américaine
de faire appel à d’anciens généraux
de Saddam Hussein pour contrôler la situation à Falloudjah.
D’autant plus qu’elle coïncide avec la
découverte des pratiques de torture et de traitements
inhumains à la prison d’Abou Ghraib. Les Américains
affirment que le recours à des officiers de l’ancien
régime irakien constitue un cas particulier, et
la torture un cas isolé. Néanmoins, ces deux
dérapages américains méritent que
l’on s’y arrête. L’appel aux anciens
militaires de Saddam Hussein, un an après avoir
décimé son régime et dépensé 87
milliards de dollars pour financer l’occupation,
est un aveu de la part de Washington : celui de son incapacité à former
une police irakienne susceptible de se substituer aux forces
américaines et de maîtriser la situation.
Cela montre également que Washington est prêt à utiliser
les méthodes de Saddam Hussein si le prix politique à payer
pour permettre à ses propres troupes de l’emporter
se révèle trop élevé. Si la
révolte des Irakiens s’étend et si
l’échec de Washington à la contenir
se confirme, cela pourrait aboutir à ce que l’exception
devienne la règle d’autant que les méthodes à la
Saddam semblent être les plus appropriées
pour réprimer une révolte.
Nous n’oublions pas que l’administration américaine
fera voter au Conseil de sécurité une résolution
ouvrant la porte à la participation de forces arabes
et musulmanes surtout marocaines, tunisiennes et pakistanaises
aux opérations de la coalition en Irak. Pas besoin
d’être très futé pour comprendre
que ces forces arabes et musulmanes se déploieront
dans le triangle sunnite, où elles seront chargées
de mater la rébellion. Et cela alors que Washington
n’a pas réussi à convaincre ses alliés
kurdes d’accepter l’entrée des forces
turques en Irak.
Le cas de Falloudjah ne constitue pas une première,
puisque les Américains avaient déjà envoyé un
certain nombre de prisonniers de Guantanamo Bay et d’Afghanistan
vers des pays arabes pour qu’ils y soient soumis
aux « méthodes d’interrogatoire arabes »,
réputées pour leur efficacité des
méthodes qu’on ne peut pas utiliser sur le
sol américain. En réalité, le danger
de l’« arabisation » de l’occupation
américaine menace de nous ramener à des pratiques
longtemps appliquées au Moyen-Orient. La différence
entre leur utilisation par les Américains en Irak
et celle par les Arabes dans d’autres pays est la
même qui existe entre les médias américains
et les médias arabes. Les premiers dénoncent
les méthodes des pouvoirs politiques ; les seconds
les couvrent. Au milieu des condamnations et excuses américaines
au plus haut niveau, le silence arabe était en
effet assourdissant...
Courrier International n° 706 32 du 13 au 18 mai
2004