Accueil

 


Revue IRAN-INFO-PARS - 15
Périodique de l'Organisation de Pars et le Comité pour le Renversement

« L’ISLAM RÉVOLUTIONNAIRE »
Livre d’Ilich Ramirez Sanchez dit Carlos
Par Alexandre del Valle [Politique Internationale. Printemps 2004
]

Ce recueil de textes du terroriste Carlos nous force à regarder la réalité en face : l’Occident est confronté à un très grave danger. Et une nouvelle fois, c’est le journaliste Jean Michel Vernochet qui tire la sonnette d’alarme. Reporter international (Figaro Magazine, Paris Match, VSD), il est l’un des premiers auteurs français à avoir décrit et analysé sur le terrain la nature réelle de la menace totalitaire islamiste. Grand connaisseur de l’Afghanistan, de l’Irak, de lIran, des pays du Golfe, du wahhabisme saoudien ou encore des Frères musulmans, il a, en particulier, été l’un des rares à réaliser, en 1998, une longue interview de l’un des précurseurs d’Al Qaida : Hassan AI-Tourabi, le « pape de l’islamisme soudanais » (que Carlos et Ben Laden rencontrèrent au Soudan au milieu des années 1990).
L’ouvrage qu’il a tiré de ses entretiens avec Carlos est une étape clé dans notre compréhension du phénomène islamiste. Premier constat : ce livre est le contre-exemple type de l’idée reçue selon laquelle le discours islamiste serait a priori simpliste et adressé uniquement à des sujets frustes, dénués de toute réflexion critique. À cet égard, l’analyse impitoyable développée dans ce texte majeur est, malheureusement, aussi lucide qu’incommodante. Mais, surtout, les propos de Carlos – qui appelle tous les révolutionnaires marxistes du monde entier à rejoindre AI Qaida et à en découdre une fois pour toutes avec un Occident dépeint comme « décadent, capitaliste et matérialiste » – montrent bien que l’Islam salafiste à la Ben Laden est bien plus qu’un intégrisme ou un fondamentalisme.
Il s’agit, en fait, d’une doctrine et d’une praxis à la fois totalitaires (donc davantage comparables au stalinisme qu’aux intégrismes religieux) et révolutionnaires. Ce qui explique la séduction qu’exerce l’islamisme sur les protagonistes les plus irréductibles des modèles totalitaires et révolutionnaires d’où le ralliement de Carlos, de Georges Habbache ou encore des Brigades rouges italiennes au djihad d’AI Qaida ou des Taliban.
Ilitch Ramirez Sanchez est un témoin et un acteur de premier plan de cette nouvelle convergence des totalitarismes. Il est, avant tout, le terroriste et mercenaire Carlos, qui défraya la chronique internationale au cours des années 1970, notamment en organisant, en 1976, la prise d’otages des ministres de l’OPEP à Vienne. Converti à l’islam en Palestine en 1974, Carlos croisera la route de Ben Laden une première fois au Liban, dans les années 1970, puis à Khartoum, peu avant son exfiltration vers la France, en août 1994. Au cours de ces huit dernières années, détenu dans les quartiers de haute sécurité de différentes maisons d’arrêt, Ilitch Ramirez a eu tout le loisir de méditer sur son expérience révolutionnaire. Il a eu, aussi, le temps d’entretenir une abondante correspondance avec de nombreux acteurs de la scène proche-orientale et internationale et d’accorder de multiples entretiens à la presse même israélienne. Et, comme Cheik Yamani, le ministre saoudien du Pétrole, le déclarait après la prise d’otages de Vienne, « on ne peut qu’être impressionné par la carrure intellectuelle du personnage » ! Mais on ne peut également qu’éprouver un malaise à l’idée que l’appel de Carlos à rejoindre AI Qaida risque de faire des émules, y compris dans nos banlieues et au sein de certains groupes d’extrême gauche radicalisés par la vague actuelle d’anti-sionisme et d’anti-américanisme.
Précurseur des mutations de l’islam à l’aube du XXIe siècle, le ralliement de Carlos – avec armes et bagages idéologiques marxistes et tiers-mondistes – est, en fait, proprement annonciateur de la réaction en chaîne islamiste qui s’amorce en ce moment même sous nos yeux : du marxisme révolutionnaire à l’islam révolutionnaire, la convergence vertigineuse du Vert islamique et du Rouge communiste, Ilitch Ramirez s’efforce de nous expliquer, sur plus de deux cents pages, comment le marxisme tiers-mondiste est devenu la formidable matrice conceptuelle d’une nouvelle vision théologico-politique du monde. Fusion délétère qui a engendré une forme mutante et terriblement agressive de l’islam, dont nous commençons à peine à prendre la mesure par le biais des attentats qui frappent aveuglément les populations civiles aux quatre coins du globe.
L’Islam révolutionnaire constitue un ouvrage de référence car s’y trouve posée en termes clairs l’inéluctable confrontation civilisationnelle entre le monde islamique et le modèle occidental. Remercions l’éditeur Pierre Guillaume de Roux d’avoir osé le publier ! Personne, en effet, depuis Huntington, n’était allé aussi loin, mis à part les islamologues lucides que sont Bernard Lewis et Anne-Marie Delcambre. C’est, là encore, une lecture en miroir qu’il conviendrait d’effectuer ; car si Ilitch Ramirez rejette pour sa part la formule du « choc des civilisations », il explique cependant, de A à Z, en quoi et pourquoi il existe un irréductible antagonisme entre la démocratie libérale et la fidélité à la loi coranique telle qu’il la conçoit !
Au final, ce livre est essentiel dans la mesure où il nous apporte l’inquiétante démonstration que le discours islamiste a su s’affranchir du lyrisme incantatoire qui le caractérisait jusque-là et qu’il a réussi, en contrepartie, à s’emparer des armes et des outils rhétoriques de l’Occident... pour mieux les retourner contre celui-ci. Ce discours islamiste « occidentalisé » n’est plus seulement un prêche « à usage interne », destiné à convaincre et à recruter les âmes perdues des banlieues ; il vise également à attirer un auditoire étranger, d’origine « progressiste » et, souvent, initialement hostile à sa problématique. En perdant le caractère presque « rassurant » d’une simple soûlographie verbale, ce langage constitue bel et bien à présent un outil d’influence, voire une arme destinée à porter le fer au cœur même de nos propres citadelles idéologiques. L’Islam révolutionnaire est, à cet égard, une véritable bombe à retardement. Il contribue à nous faire prendre conscience que, désormais, la lutte fait rage aussi sur le terrain idéologique, intellectuel et spirituel. A nous d’entendre ce message et d’en tirer toute les conséquences ! ?
Alexandre del Valle in Politique Internationale. Printemps 2004
É ditions du Rocher, 2003, 253 p.