QUE PENSER DU PROJET AMÉRICAIN
DIT
« INITIATIVE GREATER MIDDLE EAST»
Tout
d’abord l’expression « Grand
Moyen-Orient » est
tout à fait impropre en français. D’abord
parce que la terminologie française, plus exacte
que l’anglaise, oppose le Proce Orient à l’Extrême
Orient et placer le Maghreb comme le fait cette « Initiative » dans
un Moyen Orient qui est au milieu de nulle part, n’a
aucun sens ! Le terme « Orient » désignant
pour les Européens tout ce que recouvre la grande
aire culturelle de l’Islam avec son immense diversité de
peuple, il semble plus approprié d’utiliser
le terme de « Grand Orient » pour désigner
un espace géographique allant de l’Atlantique
aux contreforts de l’Himalaya qui a suscité une immédiate levée
de boucliers dans le Monde Arabe. Oppositions qui ont été jugées
provocantes à Washington mais qui ont eu le mérite
de dévoiler un peu plus les plans américains
: le « Washington Post » ne dénonçait-il
pas le 10 Mars « ces autocrates arabes retranchés
dans leur bunker, tels l’Égyptien Hosni Moubarak
et le Syrien Bachar El Assad » qui ont le culot de
dénoncer te vaste projet de « libéralisation » de
l’« Orient islamique parce qu’il serait « imposé de
l’extérieur » et conditionné par « le
règlement du conflit israélo-palestinien » !
Première remarque : l’annulation in extremis du
sommet de la Ligue Arabe par Tunis en Février n’a
pas eu pour raison principale des désaccords jamais
résolus sur la question palestinienne ou l’éventuelle
représentation du Hamas. Ce report à Mars dernier était
en réalité dû à des divergences
profondes sur le rôle que l’Amérique prétend
jouer dans l’aire géopolitique arabo-musulmane,
du Maroc au Pakistan – Maghreb, Machrek, Sahel, Proche
Orient et Asie Centrale.Avec, notons le la Turquie, que M.
Bush veut faire entrer de toute force dans l’Europe,
n’en déplaise aux Européens, mais également
sans le Soudan ? !
Deuxièmement, la notion de « libéralisation » de
cet immense espace civilisationnel n’est rien d’autre
qu’un rideau de fumée, du bavardage pour masquer
des intentions et l’absence de tout contenu visible au
projet. Celui-ci existe certainement dans les cartons du Pentagone, à Langley
et au State Department ou encore au Foreign Affairs, sous différentes
formes, selon divers scenarii ou versions (par exemple avec
ou sans alliance stratégique avec l’Islam chiite
en substitution du sunnisme hambalite) mais le « projet » lui-même
dans sa substance, ses finalités, ne sont évidemment
connus que des seuls grands initiés.
Par conséquent, la seule question qui se pose alors,
est : quels sont les objectifs réels de la « démocratisation » que
les États-Unis veulent imposer par la contrainte diplomatique
ou par la force des armes à l’Orient islamique
?
Quels buts d’ordre stratégiques poursuivent-ils
sous couvert d’apporter Les lumières de la démocratie
aux peuples musulmans encore soumis aux forces obscures de
la réaction ou du fascisme baasiste ? [Notons que le « Washington
Post » utilise quant il s’agit de souligner les
tares des régimes de l’Orient musulman une terminologie
d’inspiration marxiste : à propos de la Ligue
Arabe, on parle volontiers de « ses dirigeants réactionnaires »].
L’Amérique part donc en croisade pour la « libération
de la femme musulmane (les femmes afghanes, soit dit en passant,
trois ans après la libération de Kaboul sont
toujours tout aussi tchadorisées), pour le suffrage
universel (que Saddam Hussein avait mis deux fois en pratique – mieux
que la démocratie algérienne – avant l’arrivée
des chars américains, de leurs milices et leur intendance
mafieuse) et pour les « droits de l’homme » c’est-à-dire
le droit de vivre périodiquement sous les tapis de bombes
civilisées et dans les camps de réfugiés
que l’industrie humanitaire érigent aux abords
des champs de bataille.
Autant de mots, autant de coquilles vides et de slogans publicitaires,
d’outils de propagande servant de prétexte à intoxiquer
les opinions aussi bien occidentales qu’orientales : « Nous
vous offrons la Liberté et le progrès ».
Cela sans dire à quel prix sera payée cette marchandise
sans contenu identifiable, autant dire tout à fait virtuelle.
Car l’intégration dans le marché planétaire
dominé par l’économie Nord-américaine
a un prix et un coût humain toujours plus élevé.
La Russie en une décennie, malgré un potentiel
humain et d’immenses ressources naturelles, se débat
toujours au fond d’un insondable gouffre social et économique.
L’exemple des ajustements structurels imposées à certains États
du tiers-monde montrent également à quel prix
se paye le formatage aux normes du Nouvel Ordre Économique
Mondial.
La « démocratie » n’est à ce
titre qu’un mot vide de sens dans la bouche des donneurs
d’ordre américains, mais aussi un concept puissant
par sa capacité à créer l’illusion
et à paralyser par ses mirages les défenses naturelles
de sociétés encore régies par des normes
en grande partie traditionnelles.
Pour illustrer de ce propos, nous avons eu confirmation, de
l’aveu même de stratèges américains
du contre-terrorisme comme Ramsay Clarke et des planificateurs
de l’invasion
de l’Irak, ou encore de Jay Gardner, premier administrateur
de la nouvelle colonie mésopotamienne, que : « l’installation
de la démocratie n’était que l’un
des buts éloignés des opérations ».
Rien en effet n’avait été prévu
en dehors des moyens requis pour une occupation armée
accompagnée de la prise de contrôle des infrastructures
et des gisements pétroliers. Le pillage des musées
archéologiques et de bibliothèques dépouillées
de leurs incunables, toute chose relevant du patrimoine de
l’Humanité, en constitue au final une parfaite
illustration et démonstration.
Finalement n’est un vrai « démocrate » aux
yeux des aparatchiki américains que celui qui ouvre
sans restriction son marché intérieur et s’aligne
inconditionnellement sur la politique des États-Unis.
Le véritable démocrate selon les critères
dominants, est celui qui renonce à l’exercice
de toute souveraineté autre que de façade et
accepte d’occuper la seule position autorisée
: celle de tributaire condamné à voir son marché intérieur
inondé des produits de la sous-culture américaine
achetés à prix d’or, fût-il de l’or
noir.
Cependant, si aujourd’hui les gens de Washington ne se
privent pas de tirer à boulets rouges sur la Syrie et
l’Égypte en dénonçant avec virulence « le
nationalisme et le socialisme sur lesquels ces régimes
sont basés » (mais dont l’Administration
Américaine s’est fort bien accommodée en Égypte
pendant les vingt trois ans du règne de Moubarak) ils
donnent d’ores et déjà un satisfecit à la
Jordanie et au Maroc, figures de proue particulièrement évidentes
de la démocratisation du monde arabe ! Ajoutons au sein
de cette avant-garde, le Bahrein qui abrite la Vème
Flotte américaine, le Koweït, base arrière-avancée
de la guerre contre l’Irak, le Qatar base logistique
où ont été redéployés les
moyens jusque là prépositionnés en Arabie
Saoudite, sans compter les Emirats, actifs dans la lutte contre
les financiers du terrorisme.
À
cette discrimination positive dont sont l’objet les deux
royaumes chérifiens et hachémites, tout comme
les pétro-monarchies vassalisées, s’oppose
ainsi une discrimination négative à l’encontre
de la Syrie et de l’Égypte (en attendant les mesures
de rétorsion à venir contre l’Arabie Saoudite),
pays tenus désormais pour de très mauvais élèves à l’école
du Nouvel Ordre Mondial, le projet « Grand Orient » n’étant
qu’un sous-ensemble d’un dessein global! Discrimination
cependant tout à fait éclairante quant au fond
du projet américain : si aujourd’hui Washington
vomit littéralement la souveraineté des États
c’est parce que celle-ci fait obstacle à sa politique
hégémonique laquelle exige de grands agglomérats
de peuples sans direction unifiée (l’Europe ?)
et toutes sortes de micros entités résultant
du démembrement des Etats-Nations tels la Yougoslavie
hier, à présent l’Irak dont le démembrement
n’est qu’une question de temps.
En 1999 la Fédération Yougoslave (alliée
de fait de l’Irak baasiste et son fournisseur d’armes),
est assiégée par une alliance à vocation
en principe défensive, l’OTAN, sans mandat des
Nations-Unies et en l’absence de tout vote des Parlements
concernés, à commencer par la France !
Cependant le procès Milosevic devant le Tribunal Pénal
International de La Haye a fini par mettre en évidence
ce que chacun savait à l’époque : l’attaque
de la Yougoslavie avait été décidée
pour prévenir une soi-disant épuration ethnique
qui n’a jamais eu lieu, l’exode des populations
ayant été exclusivement déterminé par
les bombardements de l’OTAN.
É
puration qui est cependant devenue la dure réalité,
mais en sens inverse, pour les communautés vaincues
ou châtiées par les armes du Droit et de la Justice
: 400 000 non Albanais, Serbes, Tziganes, Juifs, Catholiques
albanais, ont ainsi fui le Kossovo depuis la fin de l’offensive
du Pacte Atlantique. La première sur le sol Européen
depuis 1940 en violation du Droit International et qui plus
est, dirigée contre un État souverain et un gouvernement
plusieurs fois légitimé par le suffrage universel.
Lorsqu’il s’agissait de briser l’Empire Ottoman,
l’Angleterre a soutenu et même créé de
toutes pièces des entités nationales arabes :
elle a soutenu contre la Sublime Porte, dès la fin du
XIXème siècle, les velléités d’indépendance
de Mehmet Ali en Égypte ; puis entre les deux Guerres
elle a créé de toutes pièces l’entité artificielle
de Koweit-City et les monarchies hachémites d1rak et
de Jordanie. Cette dernière est restée, par les
alliances et la culture, étroitement liée au
Royaume Uni, un protectorat implicite tout comme l’était
de facto l’Arabie Saoudite avant sa disgrâce à la
suite des événements de Septembre 2001.
Mais au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale changement
de politique : le nationalisme arabe avait rempli la mission
qui lui était originellement assignée ; il devenait
superflu voire gênant car il pouvait éventuellement
constituer une menace. Ce fut le cas en Irak où l’armée
anglaise brisa en 1942 l’éphémère
gouvernement national de Rachid Ali al Kilani... L’heure
n’était plus aux États-nations toujours
susceptibles d’avoir le mauvais goût de nationaliser
le secteur pétrolier à l’instar de Mossadegh
en Iran, vite balayé par un coup d’État.
Pour contrer l’expansion (en tout cas pour en limiter
la vigueur) de ce nationalisme arabe qui commençait à naître
et s’affirmer [contrepartie du reflux des puissances
mandataires – la France et l’Angleterre – vainqueurs
de l’Allemagne mais exsangues] la Grande Bretagne va
inventer la Ligue Arabe afin d’étouffer voire
de dissoudre les projets d’édification d’États
souverains en tentant de les ligoter par des liens juridiques
supranationaux. Les traités et les lois internationales
s’imposant à la loi nationale, la Ligue arabe
a dès le départ été conçue
comme un instrument appelé à restreindre la capacité décisionnelle
et la souveraineté des États nationaux émergents.
De façon analogue, initialement le projet politique
européen depuis Robert Schuman, n’a pas d’autre
objectif : disloquer les États en sous-régions
et les dissoudre au sein d’une fédération
soumise à la coupe d’une bureaucratie prébendaire
sur un modèle (dégradé) inspiré des
Landers allemands. Ceci afin de juguler toute politique autonome
de contre-pouvoir comme celle qu’a conduite la France à l’occasion
de la guerre américaine sur l’Irak. C’est
si vrai que chaque fois que le nain politique Europe semble
vouloir se doter d’une défense commune, Washington
montre les crocs ou que Bush veut imposer l’entrée
de la Turquie en Europe avec une arrogance insupportable.
C’est Anthony Eden à la tête du Foreign
Office qui en 1941 donne le coup d’envoi du regroupement
au sein d’une ligue des entités étatiques
arabes. Une fédération s’esquisse alors
avec la tentative d’union de l’Irak et de la Jordanie
auxquels se joindre la Syrie et la Palestine. C’est l’Égypte
qui fera capoter le projet, mais le 22 Mars 1945 la Ligue Arabe
voit quand même le jour à Alexandrie avec l’ambition
d’une harmonisation voire d’une coordination politique
et économique entre les États Membres. Ce sont
des vues et des arrière-pensées semblables qui
présideront à la création du Conseil de
Coopération du Golfe et plus récemment, à celle
de l’Union du Maghreb Arabe.
L’actuel projet américain reprend ces plans mais
sur une échelle bi-continentale, en Afrique et en Asie.
Il ne s’agit plus d’unifier des régions,
mais, reprenant la thématique des aires civilisationnelles
de Samuel Huntington, de procéder à la restructuration
politique d’un vaste ensemble géoculturel, projet
dont la normalisation de l’Afghanistan et l’Irak
au moyen de guerres préventives auront été les
premières étapes, et comme autant de signes forts
envoyés aux réticents.
Certains idéologues du monde islamique pourront adhérer
au projet en croyant y trouver leur compte. Les nostalgiques
de l’Empire Ottoman y verront en effet l’occasion
de reconstituer le cadre politique d’une Oumma, une communauté des
croyants, mise à mal par la création des États
nationaux et l’apparition de concepts extrinsèque à l’lslam
tel qu’AI Watan, « la Patrie » qu’ils
jugent, à tort et à raison, comme hérités
de la période coloniale. Si les idéologies nationales,
celle du Baas et du nassérisme ou le national-islamisme
soudanais par exemple, reflètent effectivement un mouvement
d’idée né en Europe avec le jacobinisme,
si en outre, le communautarisme national ou tribal a été l’un
des outils de la politique impériale britannique, aujourd’hui
par un retournement dialectique de l’histoire, il est
le moyen d’élection pour sauvegarder un semblant
d’indépendance et de maîtrise de son propre
destin. Certs l’Oumma transcende par défiinition
les barrières linguistiques ou ethno-culturelles, les
systèmes
politiques et le poids du passé. Mais c’est avoir
un train de retard qu’espérer rétablir
une communauté des croyants qui n’a existé que
de façon toute relative (ou mythique) du temps de la
domination ottomane. De même – ainsi que Khadafi
vient d’en tirer argument pour justifier son ralliement
au camp occidental – toute union arabe est utopique voire
contre la nature même des peuples du Maghreb et du Machrek.
L’unification politique par le Marché ne peut évidemment
ni se substituer, ni accomplir le rêve et l’utopie
de l’unification de la communauté des croyants.