L’AVENIR POLITIQUE DE L’IRAN
Le Proche-Orient
est aujourd’hui, plus que jamais, en
proie à des tensions politiques qui à tout moment
pourraient déboucher sur des crises majeures. De ce
point de vue Israël est sans doute en train d’effacer
pour longtemps tout espoir d’un état palestinien
en Cisjordanie et à Gaza. L’Iran et l’Irak
tentent, selon les Américains, de se doter d’armes
de destruction massive et se trouvent désormais sous
la menace déclarée d’une action internationale
dirigée contre eux, cela malgré les réserves
exprimées expressément par l’Europe,
la Russie et la Chine...
La Turquie traverse pour sa part une conjoncture économique
difficile, pour ne pas dire désastreuse, de plus en
plus difficile à supporter. La Jordanie et la Syrie,
après la disparition du Roi Hussein et d’Hafez
El Assad, ont perdu une partie de leur influence politique
et se trouvent de fait quelque peu marginalisées dans
le jeu politique régional.
Tout comme l’Iran, la Syrie se retrouve dans une situation
de moins en moins confortable au fil des mois, en raison
notamment de l’aggravation du conflit israélo-palestinien...
Quant aux pays du Golfe aux mains de régimes « féodaux »,
en l’absence de pratiques démocratiques pouvant
tempérer leur ultra-conservatisme politique, ils restent
eux aussi sous la menace constante d’une crise sociale
aiguë susceptible d’éclater à chaque
instant ce qui aurait pour effet de remettre en cause un équilibre
politique somme toute relativement précaire. Ceci
s’applique en particulier à L’Arabie Saoudite
dont les finances ne se sont jamais entièrement rétablies
après la crise de 1991 et son endettement consécutif.
Le Pakistan et l’Afghanistan interviennent également
dans l’appréciation de la situation bien que
dans une stricte définition géographique ils
se situent hors du Proche-Orient proprement dit – l’on
parle effectivement d’« Asie Centrale » à leur
sujet – mais les événements qui s’y
déroulent, retentissent largement sur les marches
occidentales de l’Orient islamique. Bien entendu l’Inde
et le Pakistan sont en conflit récurrent à propos
du cachemire. Qui pourrait l’ignorer ? Et avec des
risques certains d’escalade, puisque nul ne peut exclure
toute éventualité d’un nouvel affrontement
entre les deux rivaux, mais cette fois-ci avec un paramètre
nouveau, celui du feu nucléaire. Un tel conflit, s’il
devait avoir lieu générerait évidemment à l’Ouest
de fortes turbulences. Qui n’a entendu parler de la
théorie dite des dominos ?
Les enjeux politiques, parfois et souvent vitaux surtout
au Proche Orient, débordent largement, nous le savons
tous, le cadre régional. Ainsi le contentieux israélo-palestinien
n’affecte pas seulement le Sud de la Méditerranée
mais forme indéniablement la toile de fond des événements
de Septembre 01 et de la guerre qui s’en suivit contre
le régime islamiste installé à Kaboul.
Vouloir l’ignorer constituerait un outrage à l’esprit
! A cet égard nous ne nous attarderons pas sur la
question pétro lière et gazière dont
le rôle est évidemment central en Asie Centrale
tout autant que dans la région du Golfe lorsque l’on
veut démêler l’écheveau complexe
des relations interet intra-étatiques, ou comprendre
le jeu des forces en présence dans le Caucase et le
Bassin de la Caspienne.
Les enjeux géo-économiques, géo-énergétiques
sont tels dans la région qu’il est à parier
que bien des changements sont encore à venir si ce
n’est à prévoir. Il y a quelques années,
qui se serait risqué à prédire que l’Amérique
s’implanterait pour longtemps en Afghanistan et au
Turkménistan, allant jusqu’à installer
une série de bases d’écoutes à la
frontière iranienne et à Kandahar même
?
Les meilleurs analystes soutiennent que l’objectif
premier des Etats-Unis en Afghanistan serait l’instauration
de la paix et en conséquence d’une stabilité politique
suffisante pour garantir la sécurité des installations
de transit pétrolier – en l’occurrence
oléoducs et gazoducs – à travers le territoire
afghan. Ceci est évidemment vrai, mais qui peut raisonnablement
imaginer que les ambitions américaines se limitent à vouloir
uniquement assurer la fiabilité de leurs transferts
de brut ?
Gageons que non seulement l’Amérique vise à s’assurer
une position dominante sur les marchés pétroliers
mondiaux, et que pour ce faire elle cherchera à étendre
son influence sur les républiques du Sud de l’ancienne
Union Soviétique, mais aussi qu’elle s’efforcera
de manier à son profit une certaine stratégie
de la tension afin de justifier la pérennisation de
sa présence armée aux portes de la Fédération
de Russie. Telle a été vraisemblablement sa
stratégie en maintenant Saddam Hussein au pouvoir à Bagdad
après sa défaite de Février 1991, lequel
lui a donné un bon prétexte pour maintenir
ses forces dans la Péninsule arabique pendant plus
de treize ans.
Sans aller plus loin, il semble que cette analyse peut également,
dans une perspective plus lointaine, s’appliquer à la
Chine si l’on considère les positions acquises
aujourd’hui par les Etats Unis en Asie Centrale. Positions
qui serviront aussi bien au contrôle de l’extrême
Orient Chinois que de la région du Golfe prise en
quelque sorte dans la « tenaille » du dispositif
américain.
Les foyers de troubles ne manquent d’ailleurs pas qui
justifieront l’ingérence ou la présence
du gendarme mondial. Ni les zones de tension qui offriront
le cas échéant, et pour l’avenir, les
occasions de nombreuses interventions extérieures
: Tchétchénie, Cachemire, Ouzbékistan,
Xinjiang... L’Amérique qui ne cache pas son
jeu nous a annoncé sans ambiguïté « une
guerre s’étalant sur des décennies ».
A la révolution permanente du communisme, fait écho
aujourd’hui un état de belligérance sans
limites géographiques ou temporelles...
Quant à la question israélienne, la Maison
Blanche parlait encore d’un état palestinien
au lendemain du 11 Septembre mais opérait deux mois
plus tard après la chute de Kaboul, un revirement
spectaculaire et laissait le champ totalement libre à la
politique irréaliste et intransigeante d’Ariel
Sharon. Comment les responsables américains ne voient-ils
pas que la paix introuvable entre israéliens et palestiniens
demeure l’épicentre de tous les séismes
géopolitiques à venir, de la Méditerranée à l’Indu
Koush ? L’objectif d’Israël aujourd’hui,
sous la houlette des religieux et des ultra-nationalistes,
n’est-il pas, à force d’asphyxie des territoires
autonomes, de contraindre les palestiniens à fuir
la Cisjordanie et transformer Gaza en un véritable
ghetto? La Jordanie est-elle appelée à devenir
un « Etat palestinien » acceptable dans le cadre
d’un schéma directeur utile à l’édification
du nouvel ordre mondial ? Face à l’éternel
division du monde arabe une telle vision, à la lueur
des derniers événement, n’a malheureusement
plus vraiment rien d’absurde.
Bien sûr, les européens, à l’exception
de Tony Blair, rechignent à suivre l’Amérique
dans cette voie de l’abandon, mais que pèse à l’instant
précis l’Europe politique ? La vérité nous
contraint à dire : pas grand chose ! L’Europe,
et nous sommes les premiers à le déplorer,
n’est encore et peut-être pour longtemps, qu’un
nain politique dont l’influence dans le cours des affaires
internationales confine à zéro. Il suffit de
regarder du côté de l’épisode afghan
pour voir que les européens y ont joué un rôle
de supplétif. Gardiens de piste de décollage
par exemple ! Ce n’est évidemment pas un rôle à la
mesure de l’Europe mais c’est actuellement le
seul que lui concède ou que lui assigne Big Sister
America. Cela augure mal du futur pour le règlement
des affaires et des crises du vieux continent.
En résumé c’est à la lumière
de l’installation vraisemblablement durable des américains
en Asie centrale aux motifs cumulés d’intérêts
géo-économiques d’appropriation à
échelle planétaire, des sources d’énergie
fossiles, mais c’est aussi d’intérêts
géostratégiques évidents que la situation
de l’Iran doit à présent être réévaluée
: la volonté d’établir sur les marches
des empires continentaux, Russie et Chine, des postes avancés,.
C’est en effet dans le contexte d’une extension
fulgurante de la zone d’influence américaine
depuis la fin de la Guerre Froide dans les principales aires
géographiques détentrices des grands gisements énergétiques – autrement
dit dans le contexte général d’une guerre économique
qui ne dit pas son nom mais dont François Mitterrand
peu avant sa disparition avait souligné l’extrême
férocité ; il n’avait en effet pas hésité à parler
d’« une guerre à mort » – que
doit maintenant s’interpréter le retour en force
de la politique d’endiguement (containment) conduite
par l’Amérique à l’égard
de l’Iran. Depuis le discours sur l’état
de l’Union du 29 Janvier 2002 le sujet est devenu d’une
parfaite limpidité.
Cependant nous ne croyons pas à une intervention directe
des américains en Iran. La Perse n’est pas une
quelconque sous-province qui pourrait être démocratiquement
normalisée en l’espace de quelques semaines.
Nous ne sommes ni le Yémen, ni la Somalie, ni non
plus le Soudan. Il est plus vraisemblable que l’Amérique,
si elle passe, comme elle semble en avoir maintenant l’intention,
en phase d’ingérence active, s’efforcera
de susciter des troubles intérieurs d’une ampleur
suffisante pour entraîner le renversement du régime.
Certaines conditions sont actuellement déjà réunies
et des unités spéciales du Mossad sont déjà actives
au Kurdistan.
L’Iran actuel compte en effet environ 70 millions d’habitants
dont 75 % ont moins de 25 ans. L’Iran occupe la première
place mondiale pour l’importance de sa jeunesse. Or
l’économie iranienne n’offre aucune perspective à ces
jeunes générations dont le niveau de vie tend
inexorablement vers le bas. Aucun projet cohérent
de développement économique n’a été élaboré ou
en préparation dans les bureaux d’un gouvernement
prétendument libéral qui a trahi toutes ses
promesses. La colère gronde dans les générations
montantes et elle est à la mesure du désespoir
engendré par la totale d’absence d’avenir
qui obstrue l’horizon de notre jeunesse. Un parallèle
peut d’ailleurs être fait, sans aucune exagération,
entre les jeunes palestiniens enfermés dans les ghettos
sans avenir des territoires autonomes et l’Iran sans
futur, clos sur lui-même, sans projet de société.
Le régime théocratique ne propose rien. Dans
un cas comme dans l’autre, le potentiel explosif du
désespoir social et humain n’est pas véritablement
pris en compte par les prétendus décideurs
politiques. Et dans les deux cas, les politiques répressives
n’auront qu’un temps. Tôt ou tard, la répression
atteindra forcément les limites du supportable, et
ce moment n’est plus loin, si la négociation
pour des changements radicaux ne prennent pas rapidement
le relais.
Pour avoir une idée de la situation telle qu’elle
se présente maintenant en Iran, il faut savoir que
si le seuil de pauvreté se situe à 150 mille
tomanes par mois, un enseignement ne perçoit que cinquante
mille tomanes par mois contre 600 000 à un gardien
de la révolution c’est-à-dire 12 fois
moins ! 25 000 enfants, proies désignés de
la violence, de la prostitution, errent dans les bas quartiers
de Téhéran. Or le gouvernement et le parlement
n’ont qu’un pouvoir fictif. Seules la « justice » et
les forces de l’ordre dirigent le pays. Outre les journalistes,
cibles habituelles du régimes, un groupe de parlementaires
avait été mis en état d’arrestation
pour s’être cru autorisé à dénoncer à la
tribune de l’assemblée la corruption qui sévit
du haut en bas de la hiérarchie gouvernementale. Ces
quelques exemples sont suffisamment édifiants pour
apprécier l’état de déliquescence
actuel de notre patrie.
Le mouvement réformateur a reculé honteusement.
Il s’est avéré que Khatami n’a
jamais été qu’un homme de paille, menteur
et incompétent. Et lui aussi appartient au clan des
corrompus. Mais la corruption ne se trouve pas seulement à la
base, elle sévit au sommet du pouvoir, jusqu’à Khaménéï et
son entourage.
Nous, opposants iraniens en exil, en concertations avec nos
amis et nos frères qui œuvrent pour le renouveau
de l’intérieur, nous connaissons la ré ponse à cette
situation. Cependant le changement viendra d’abord
des iraniens eux-mêmes. Toute solution venant de l’extérieur,
plus ou moins dictée ou imposée par l’étranger
comme le voudraient les Américains avec leur « Initiative
Grand Orient », serait à terme vouée à la
faillite. Il s’agit maintenant de reconnaître
avec lucidité que la carte réformiste jouée
en Iran par l’Europe n’a été qu’un
leurre. Qu’il s’agit donc à présent
pour l’Union européenne d’anticiper sur
des changements en organisant la transition, en aidant au
rassemblement des forces, des hommes et des partis, qui composent
l’opposition iranienne en exil. C’est là sans
doute le rôle et la vocation des Européens,
au premier rang desquels la France et l’Allemagne qui
doivent voir au-delà de leurs intérêts
pétroliers à court terme. Les obstacles rencontrés
par les pétroliers français en Iran du fait
de la politique de rétorsions économiques des
Etats-Unis, sont là pour éclairer la scène.
Les uns s’obligent à appliquer des règles
que contournent les autres. Sous couvert de respect des conventions
internationales s’exerce l’impitoyable jeu de
la concurrence économique et la course effrénée
pour le contrôle des sources d’énergies
fossiles. L’Europe doit voir son intérêt à long
terme, elle être consciente que c’est maintenant
que tout se joue. Elle devrait être avertie que le
pragmatisme et l’opportunisme politique qui sont de
règle outre Atlantique, ont dores et déjà fait
le choix pour l’Iran de la subversion intérieure
et un renversement rapide du régime théocratique.
La course est maintenant engagée entre l’Europe
et l’Amérique pour savoir qui sera ou pourra être
le partenaire privilégié d’un Iran républicain
doté d’institutions démocratiques. L’Europe
doit maintenant savoir que les conditions intérieures
d’un basculement politique sont à ce jour réunies.
Que la situation économique catastrophique exacerbe
le mécontentement, que les manifestations d’hostilité ouverte à l’égard
du pouvoir se multiplient sans que rien ne puisse les interdire,
pas même la répression. Le rendez-vous est pris
en Juillet avec les étudiants..
Que les américains, qui jusqu’ici avaient opté pour
le statu quo et le maintien des ayatollahs au pouvoir, enlisé dans
le bourbier irakiens, ont décidés de forcer
la porte. L’Europe une fois de plus sera-t-elle à la
remorque de la politique américaine ou décidera-t-elle
de jouer rôle déterminant pour la paix et la
stabilité au Proche-Orient en prenant l’initiative
de soutenir l’opposition iranienne extérieure?
La question est posée. Aux instances européennes,
aux hommes politiques de répondre clairement : veulent-ils
un nouveau foyer de trouble et d’instabilité aux
portes de l’Europe à l’heure ou la Turquie
frappe à la porte de l’Union, ou veulent-ils
de leur propre initiative, œuvrer pour l’émergence
d’une sphère de co-prospérité empruntant
la voie d’une paix équitable et durable au Proche
Orient ?
10 Mars 2004