« APPLAUDIR l’INITIATIVE DE L’ADMINISTRATION
BUSH RELÈVE DU SUICIDE POLITIQUE »
Les réactions des capitales arabes au nouveau projet américain
visant à démocratiser et libéraliser leurs régimes
ont donc été, sans surprise aucune, négatives.
…«
Aujourd’hui il est courant d’entendre dire qu’applaudir à l’initiative
de l’administration Bush relève du suicide politique », remarque
Mohammad Sayyed Saïd, du Centre d’études politiques du groupe
de presse gouvernemental égyptien Al-Ahram.
L’ambassadeur américain au Caire ayant esquivé les questions
que lui posait le ministre égyptien des affaires étrangères
Ahmad Maher à propos des intentions américaines, le ministre s’est
empressé de déclarer à la presse, le 22 février,
que « Son pays n’accorde aucune importance à ce qui se dit
au sujet du projet américain et qu’il n’attend de consignes
de personne pour mener ses propres réformes ».
Mais il ne s’agit pas seulement de dépit. Le Caire et les autres
capitales arabes ont su que l’idée première de Washington
avait été de lancer le projet lors du sommet de l’OTAN en
Turquie. Or, la capitale de l’ex-empire ottoman est aujourd’hui perçue
dans le monde arabe comme la « tête de pont de l’impérialisme
américain » ou des intérêts d’Israël dans
la région. Ce qui, dans l’esprit des dirigeants arabes, soulignait
la dimension essentiellement sécuritaire d’une initiative qui essaie
de se parer de grands idéaux universels : droits de l’homme, paix
et développement. Le projet « en ignorant les principaux dossiers
régionaux – Palestine et Irak – affecte par principe la stabilité de
la région », déclare le secrétaire général
de la Ligue arabe Amr Moussa.
Mieux encore, dans un premier communiqué, signé conjointement par
Le Caire et Riyad, les deux pays assurent qu’ils « n’acceptent
pas qu’un type particulier de réforme soit imposé, de l’extérieur,
aux pays arabes et musulmans ». Ils rappellent aussi « la nécessité de
trouver des solutions justes pour les causes des Arabes et de la nation islamique,
tout particulièrement en ce qui concerne les questions palestiniennes
et irakiennes ». Le président égyptien Hosni Moubarak devait
préciser lors d’une visite à Riyad, « qu’ imposer
des réformes non compatibles avec les spécificités des populations
de la région pouvait entraîner le chaos ». La situation en
Irak en étant, selon lui, un « exemple parfaitement clair ».
Ce discours du chef égyptien faisait suite à des consultations
menées par M. Moubarak avec les dirigeants turcs, du Golfe ou du Yémen,
et précèdait les consultations de mars dans le cadre de la Ligue
arabe. Il ne peut être évidemment question pour les responsables
arabes que la Palestine soit laissée de côté et que les Américains
ne soient tentés de chercher des solutions marteau-pilon « à l’irakienne » aux
problèmes complexes de l’islamisme et du terrorisme, en passant
par-dessus les spécificités de chaque peuple et de chaque culture.
Mais au-delà les dirigeants arabes et l’égyptien en particulier,
sont « de plus en plus inquiets de voir les Etats-Unis, auxquels ils estiment à juste
titre apporter toute l’aide possible, maintenir, voire accentuer leurs
pressions en faveur d’une démocratisation trop rapide laquelle,
pensent-ils, ne peut que profiter aux islamistes, en l’absence de tout
autre mouvement démocratique structuré comme en Egypte »,
observe l’analyste Mohammad Sayyed Saïd.
Il n’en demeure pas moins que les anglo-saxons n’ont pas la réputation
de renoncer à leurs projets. Celui-ci, pour un supposé « Grand
Moyen-Orient », jette ainsi une ombre froide sur l’avenir de la région.
Car s’il se place de facto sous les auspices de la démocratie, l’expérience
nous apprend que la grande Amérique, pour « libérer les peuples » commence
par les ensevelir sous des champs de ruines.