LES ETATS-UNIS & LEUR PROJET D’UN « GRAND
MOYEN-ORIENT »
En quelques semaines, dirigeants, diplomates,
experts en relations internationales se sont mis à parler du « Grand
Moyen-Orient », certains avec inquiétude ou condescendance
comme la dernière lubie en date de l’administration
Bush, d’autres avec un réel ou prudent intérêt.
L’initiative occupe en effet depuis quelques semaines
toutes les chancelleries occidentales. Les Etats-Unis ont proposé à leurs
alliés européens de s’associer à un
ambitieux plan appelé « Grand Moyen-Orient » et
qui vise à bouleverser la donne politique et économique
dans une région allant du Maghreb au Pakistan. Plusieurs
volets – démocratisation, développement,
sécurité – sont actuellement en discussion
et Washington a fait de cette initiative l’essentiel
de l’ordre du jour de la réunion annuelle début
juin du G8, puis du sommet de l’OTAN à Ankara.
Pour leur part les Européens tentent d’élaborer
une position commune. La France ne cache pas ses réserves,
estimant que le conflit israélo-palestinien doit être
traité en priorité. L’expression s’est
répandue comme une traînée de poudre.
L’Union européenne, obligée de définir une position
commune, avait déjà rajouté ce sujet au menu de son sommet
réuni fin mars.
Le projet des Américains consiste à définir, avec leurs
alliés européens et leurs partenaires du G8, une stratégie
globale susceptible de favoriser un cercle vertueux dans une région allant « du
Maroc à l’Afghanistan ». Au sommet du G8, du 8 au 10 juin à Sea
Island, en Floride, Washington a exposé à ses partenaires ses propositions
liées aux aspects civils et politiques de leur « initiative ».
Le volet sécurité est actuellement discuté au sommet de
l’OTAN à Istanbul.
Pour Nicole Gnesotto qui dirige l’Institut d’études stratégiques
de l’Union européenne, cette affaire est née des difficultés
rencontrées par l’administration Bush non seulement sur le terrain
irakien, mais dans les relations des Etats-Unis avec le reste du monde. « George
Bush devait trouver une idée plus consensuelle que celle qui a présidé à l’intervention
en Irak, dit-elle. En année électorale, il doit réconcilier
l’Amérique avec ses alliés, ainsi que les différents
courants de son administration, au moyen d’un concept dans lequel chacun
puisse se retrouver. »
Cette analyse est partagée par nombre de responsables européens,
qui rappellent d’autre part que le projet américain, à l’origine,
tire son inspiration des idées de remodelage du Moyen-Orient développées
par George Bush et fortement « inspiré » des grands programmes
européens de co-développement pour la région. Mais, avec
ce projet, l’administration Bush n’en reconnaît pas moins pour
la première fois qu’il faut s’attaquer au sous-développement, à la
pauvreté et aux retards économiques si l’on veut espérer
extirper certanes racines du terrorisme et de l’instabilité politique.
Une thèse que les Européens ne cessent de défendre.
Le premier à réagir publiquement en Europe a été Joschka
Fischer. Lors de la rencontre Atlantique annuelle de Munich, le 7 février,
le ministre allemand avait saisi avec enthousiasme la proposition américaine
et développé la façon dont il envisage un partenariat euro-atlantique
pour le Proche et l’Asie Centrale. Mais d’autres Européens,
parmi lesquels les Français, restent beaucoup plus circonspects.
Le conflit israélo-palestinien
En premier lieu, pour Jacques Chirac, toute entreprise de stabilisation et d’aide
a’ la réforme dans cette région doit être précédée
d’un traitement à fond du conflit israélo-palestinien. A
propos du volet politique et économique, l’Union fait d’ailleurs
remarquer que l’Europe n’a pas attendu les Etats-Unis. Le « processus
de Barcelone », lancé en 1995 entre la Communauté et les
pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, avait lui aussi
pour but de nouer des relations stabilisatrices, en les tirant vers le développement économique
et vers la modernisation des sociétés civiles. L’Europe a
consacré depuis 1995 des milliards d’Euros à cette politique.
Les Etats-Unis n’ont pour l’instant assorti leur projet que de crédits
dérisoires se chiffrant tout au plus à 150 millions de dollars.
«
Notre crainte, déclare un expert européen, est que les Etats-Unis
veuillent se servir de nos instruments pour faire avancer leur vision géopolitique
du Proche-Orient, et que, comme à leur habitude, ils essaient de faire
financer leurs plans mégalomaniaque. »
A lire le document de travail américain préparatoire au sommet
du G8, il est frappant de voir à quel point il reprend, jusque dans les
détails, des idées de coopération déjà mises
en œuvre par l’Europe avec ses voisins méditerranéens.
Il puise ainsi sans complexe dans les conclusions du dernier sommet euro-méditerranéen
consacré aux moyens de réduire la « fracture numérique ».
« Le pire des instruments »
Lors de la réunion des ministres européens des affaires étrangères,
le23 février, Javier Solana, haut représentant de l’Union,
a donc mis les choses au point : « L’impulsion doit venir de la région.
L’Union européenne doit définir une approche distincte qui
complète celle des Etats-Unis, et travailler à travers ses propres
institutions et instruments. »
Quant à la dimension sécuritaire de ce projet et l’idée
d’y impliquer l’OTAN, elle laisse perplexe à Paris comme dans
les milieux bruxellois, où l’on estime que ce serait « le
pire des instruments » et qu’il ne peut provoquer qu’une réaction
de rejet.
Les premières réactions dans les pays concernés ont été effectivement
négatives. Les dirigeants arabes soupçonnent en effet les Etats-Unis
et non sans raison, de vouloir faire diversion par rapport à la question
israélo-palestinienne. Ils n’ont d'ailleurs été informés
des projets en gestation à Washington qu’indirectement par des diplomates
européens. Procédé offensant qui leur a paru particulièrement
de mauvais augure quant à l’idée du « partenariat » que
se font les Américains.
En conséquence, ces dernières semaines, l’administration
américaine s’est efforcée de corriger cette impression négative, à savoir
que les Etats-Unis pourraient vouloir imposer une « démocratie clés
en main » et aux besoins manu militari aux pays musulmans. A l’OTAN,
les diplomates américains s’efforcent également de relativiser
le volet sécuritaire du plan. « Plusieurs pays veulent des relations
plus étroites avec l’OTAN, assure l’un d’eux. Il pourrait
s’agir d’entraînement militaire, de formation d’officiers,
d’assistance dans la lutte contre le terrorisme et la prolifération
d’armes de destruction massive. »
Des Européens font remarquer qu’il s’agit là, peu ou
prou, de tâches déjà identifiées dans le cadre du « Dialogue
méditerranéen » et que l’Alliance Atlantique coopère
avec sept pays de la région : Algérie, Maroc, Tunisie, Mauritanie,
Egypte, Jordanie et Israël. « Mais avoir une même stratégie
de l’Afghanistan, à la Mauritanie, cela n’a aucun sens »,
souligne l’un d’eux. En ce début de concertation, les divergences
euro-américaines sur le « Grand Moyen-Orient » ne sont peut-être
pas toutes insurmontables, mais elles sont réelles.
Les objectifs définis par George Bush
George Bush a évoqué à plusieurs reprises les objectifs
d’une politique de « remodelage » de la région, notamment
le 20 janvier 2004, dans son discours sur l’état de l’Union
: « Tant que le Proche-Orient restera en proie à la tyrannie, au
désespoir, à la colère, il continuera à produire
des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité de l’Amérique
et de nos amis. L’Amérique poursuit donc une stratégie de
liberté au Proche-Orient. Nous allons défier les ennemis de la
réforme. »
Le 26 février 2003, devant « l’American Enterprise Institute »,
le président expliquait encore: « Un Irak libéré pourra
montrer comment la liberté peut transformer cette région qui revêt
une importance extrême. (...) Il existe des signes encourageants d’un
désir de liberté au Proche-Orient. Des chefs de file de la région
parlent d’une nouvelle charte arabe qui prônerait la réforme
intérieure, une plus grande participation politique, l’ouverture économique
et le libre-échange. »