Les
Britanniques furieux contre Washington
Pour
Max Hastings, spécialiste des conflits,
nul doute que les Américains ont perdu la bataille
du renseignement. Leur absence de stratégie exaspère
de plus en plus leurs alliés.
The Spectator (extraits)
Londres. Le plus étonnant dans le conflit irakien, c’est
de constater le peu d’informations dont disposent les
alliés. La communauté du renseignement se demande
encore comment elle a pu donner l’impression de s’être à ce
point trompée sur les armes de destruction massive.
Et elle est tout aussi perplexe face au conflit actuel. Les
renseignements sont inexistants. Tous ceux avec qui j’ai
pu m’entretenir, que ce soit à Washington ou à Londres,
reconnaissent qu’ils en sont réduits à jouer
aux devinettes. En fait, l’Irak est aujourd’hui
un pays où se procurer de grandes quantités de
munitions est d’une facilité déconcertante.
Beaucoup de gens, tant irakiens qu’étrangers,
haïssent l’Occident pour les mêmes raisons
qu’Al Qaida ou parce que la chute du parti Baas les a
privés du pouvoir. Les insurgés disposent d’importantes
liquidités, qui leur permettent de louer les services
de quiconque est capable d’utiliser un missile portable.
Ces derniers peuvent même affirmer à bon droit
que l’histoire récente leur est favorable. La
patience américaine face à l’adversité s’avère
beaucoup plus fragile que la volonté locale de voir
partir les GI.
Disons aussi d’emblée que l’Irak n’est
pas le Vietnam. Les attaques de la guérilla contre les
alliés restent pour l’heure relativement modestes.
Mais les Britanniques estiment que la situation sur le terrain,
en termes de sécurité, est bien pire que ce qu’en
disent les médias. Tout bonnement parce que ces derniers
ne s’intéressent qu’aux incidents qui font
des victimes dans les rangs alliés. Déjà,
des tensions se font jour entre l’administration américaine,
qui commence à sous-entendre un rapatriement rapide
des soldats afin de satisfaire aux exigences électorales
de Bush, et les militaires, qui ont un besoin urgent de troupes
supplémentaires. De plus, le gouvernement et l’armée
britanniques maîtrisent à grand-peine la terrible
colère que leur inspire l’équipe Bush.
Pour commencer, quand ils font le bilan des contacts entre
Britanniques et Américains au cours, disons, des dix-huit
derniers mois, ils aboutissent au score final suivant : demandes
et propositions formulées au sujet de l’Irak et
d’un grand nombre de questions bilatérales, beaucoup
; secteurs où Washington a donné satisfaction à Londres,
néant. Pour l’essentiel, cependant, l’ire
britannique a pour cible l’échec de la politique
américaine en Irak. Militaires et diplomates britanniques
avaient anticipé pour ainsi dire chacune des calamités
subies depuis lors. À plusieurs reprises, ils avaient
attiré l’attention du Pentagone et de la Maison-Blanche
sur les pièges de l’intervention. Et, à chaque
fois depuis l’automne 2002, les Américains leur
ont assuré qu’ils réfléchissaient à l’après-guerre.
Ce qui n’était évidemment pas le cas. Les
partisans britanniques de George Bush ont tort de taxer ses
détracteurs d’antiaméricanisme. Il s’agit
seulement de reconnaître froidement que les alliés
se trouvent aujourd’hui dans une situation catastrophique
en Irak, conséquence directe des coupables négligences
de Bush, Rumsfeld, Wolfowitz et leurs amis, qui ne savent rien
du comportement humain de sociétés autres que
la leur.
Bien avant la guerre, on leur a dit et répété que
la liesse et la gratitude irakienne pour la chute de Saddam
Hussein dureraient cinq minutes, et qu’ensuite il
faudrait déployer d’énormes effectifs
pour maintenir la sécurité. Les Britanniques
ont enjoint aux Américains de ne pas démanteler
l’armée irakienne, mais au contraire de la
maintenir et de continuer à verser leur solde à ses
soldats. Ils ont dénoncé sans ambages la
politique léniniste du président Bush, qui
a déclaré aux Irakiens : « Qui n’est
pas avec moi est contre moi. » Ils ont rappelé qu’il
serait en revanche plus sage de traiter comme un ami potentiel
tout Irakien qui ne prendrait pas les armes contre l’occupant.
En vain.
Les Britanniques n’ont aucune confiance en Paul Bremer,
le suzerain américain de l’Irak, dont le processus
politique qu’il tente de mettre en place progresse à la
vitesse de l’escargot. Quant à l’efficacité de
l’armée américaine, il m’a été donné,
il y a quatre ans, d’assister à Paris à une
conférence franco-anglaise sur le maintien de la paix.
Les militaires et les diplomates présents, ayant en
commun une grande expérience de la reconstruction de
sociétés en ruine, étaient unanimes. Jamais
il ne faut demander aux Américains de s’occuper
de maintien de la paix, ils en sont incapables.