AFGHANISTAN QUI
A PARLÉ DE PAIX ET DE DÉMOCRATIE
?
Le retour
en force des talibans et les rivalités au
sein du gouvernement Karzai risquent d’empêcher
toute amélioration de la situation politique et
militaire dans le pays.
Le 7 octobre,
l’émissaire américain en
Afghanistan, qui vient d’être nommé ambassadeur à Kaboul,
a confié à la presse que les talibans pourraient
bientôt lancer des attaques « spectaculaires ».
Selon lui, le Pakistan devrait intensifier ses efforts pour
mieux contrôler la frontière [entre l’Afghanistan
et le Pakistan].
On
s’attend à un terrorisme
urbain de grande ampleur
Dans les
années 90, les services de renseignements
pakistanais soutenaient secrètement les talibans. Aujourd’hui, à en
croire les agents secrets occidentaux et afghans basés à Kandahar,
ils continuent à les aider. Bien sûr, Islamabad
dément. « Tous nos services de sécurité dépendent
du président et suivent loyalement ses instructions »,
assure le porte-parole du ministère des Affaires étrangères
pakistanais. Et pourtant des chefs talibans se sont installés
au grand jour avec leur famille à Quetta [capitale de
la province pakistanaise du Baloutchistan, non loin de l’Afghanistan].
En septembre dernier, le mollah Dadullah, un commandant taliban
de sinistre réputation qui a organisé des attaques
dans le sud de l’Afghanistan, a même participé à une
grande noce dans un village près de Quetta, où vivent
une cinquantaine de membres de sa famille. Des talibans à moto
continuent d’attaquer des véhicules d’organisations
humanitaires et des postes de police isolés. Selon des
commerçants, ils se seraient procuré 1 150 motos
au cours des trois derniers mois aux environs de Quetta. L’engin
le plus prisé est la Honda 125, devenue un symbole de
la mobilité des talibans. Selon les services de renseignements
occidentaux et afghans, les talibans projettent d’envoyer
avant l’hiver quelque 2 500 combattants supplémentaires
dans la province de Kandahar, en leur faisant franchir la frontière
par petits groupes, au nord de Quetta. Pour Yusuf Pashtun,
la prochaine offensive des talibans prendra la forme d’un « terrorisme
urbain de grande ampleur » au sud, avec des attentats à la
bombe et des tentatives d’assassinat, principalement à Kandahar.
Les chefs tribaux jugent Hamid Karzai inefficace
Cette désaffection risque de peser lourd sur le processus
démocratique. Car la Loya Jirga [le grand conseil traditionnel]
doit se réunir en décembre pour ratifier une
nouvelle Constitution et préparer les élections
législatives, en juin 2004. Le projet de Constitution
n’a pas encore été rendu public, mais selon
des responsables celle-ci devrait instituer un régime
présidentiel fort et ne laisser qu’un rôle
honorifique au roi. Selon des dirigeants pachtounes rencontrés à Kandahar,
pas moins de 100 délégués pachtounes (sur
550 participants au total) pourraient boycotter les débats
si ceux-ci ne se déroulaient pas selon leurs vœux.
Les chefs
tribaux jugent Hamid Karzai inefficace et incapable de résister aux anciens membres de l’Alliance
du Nord [le principal mouvement anti-taliban], surtout aux
Tadjiks de la vallée du Panshir, qui détiennent
des portefeuilles importants dans son gouvernement.
Karzai a certes tenté de réduire leur pouvoir
et de les obliger à désarmer leurs milices,
mais il n’a pas encore réussi à asseoir
son autorité. En l’absence de Karzai, parti à l’étranger
fin septembre, les dirigeants de l’ex-Alliance du Nord
ont réuni les principaux chefs de guerre – en
majorité non pachtounes – venus des quatre coins
du pays en vue de la création d’un nouveau parti
qui s’opposerait à la reconduite de Karzai à la
présidence en juin prochain. Parmi les chefs de guerre
présents figuraient le général Mohammad
Fahim, ministre de la Défense, Ismail Khan, gouverneur
d’Hérat, le général ouzbek Rashid
Dostom et l’ancien président Burhanuddin Rabbani.
La création de ce parti et la nomination d’un
candidat d’opposition porteraient un coup très
dur à l’unité ethnique du pays, déjà fort
fragile, et pourraient faire revivre au pays les pires moments
de la guerre civile des années 90, lorsque les talibans
pachtounes combattaient les autres ethnies.
Face
aux talibans, une stratégie réaliste s’impose
Lors de
son séjour à New York fin septembre,
Karzai a prévenu que la crise actuelle pourrait l’obliger à reporter
les élections prévues en juin 2004, particulièrement
difficiles à organiser dans le sud du pays. Cependant,
le gouvernement Bush semble décidé à ce
qu’elles aient lieu comme prévu afin de pouvoir
bénéficier du retour à la normale en Afghanistan
avant les élections américaines, en novembre.
Selon des diplomates occidentaux en poste à Kaboul,
les États-Unis ont demandé à l’ONU
d’envisager l’organisation d’un scrutin limité à la
présidentielle, sans inclure des élections
législatives générales.
L’OTAN, qui supervise les forces internationales de
maintien de la paix, a pour sa part accepté le 6 octobre,
après moult délibérations, l’envoi
d’un contingent allemand à Kunduz, au nord-est
du pays, et de troupes supplémentaires dans les
environs de Kaboul. Ce nouveau déploiement, qui
vise à stabiliser la situation, est conditionné par
une résolution du Conseil de sécurité des
Nations unies. Mais au siège de l’OTAN, à Bruxelles,
on craint que les talibans ne lancent de violentes attaques
contre les nouvelles unités. Le 2 octobre, deux soldats
canadiens sous commandement de l’OTAN ont été tués
par l’explosion d’une mine à Kaboul. Richard
Armitage a alors annoncé que l’administration
Bush allait demander au Congrès 800 millions de dollars
de crédits supplémentaires, qui s’ajouteront
au 1,2 milliard déjà prévu pour l’année
fiscale 2003-2004.
Cette forte
somme ne sera pas pour autant suffisante. Surtout si les États-Unis n’élaborent pas une stratégie
réaliste pour mettre au pas les talibans et leurs appuis
pakistanais, pour réduire le pouvoir des chefs de guerre
afghans et pour régler les problèmes qui paralysent
le gouvernement Karzai.
Ahmed Rashid
Far Eastern Economic Review