La
révolte des étudiants iraniens
Des
milliers de Téhéranais ont manifesté samedi
pour la cinquième soirée consécutive devant
le campus Amir Abad, épicentre du mouvement de protestation.
Alors que des miliciens circulaient dans ce quartier, des coups
de feu ont été entendus hier soir.Les yeux rougis
par le gaz lacrymogène et le manque de sommeil, Ali
Reza en est à sa sixième soirée de manifestation. « Je
me battrais jusqu’au bout au nom de la liberté »,
s’exclame le jeune Iranien. Depuis mardi soir, cet étudiant
en science fait la navette tous les soirs entre sa maison de
Karadj, à l’ouest de Téhéran, et
le cœur de la capitale iranienne, où les protestants
continuent à se rassembler par petits groupes épars à la
nuit tombée. Parti d’une protestation contre la
privatisation des universités, les émeutes de
ces derniers jours ont vite viré aux manifestations
politiques.
Depuis samedi, certains étudiants ont même commencé à boycotter
les examens de fin d’année universitaire. Dès
le deuxième jour, la police s’est chargée
de quadriller les artères principales menant au campus
d’Amir Abad, d’où a démarré le
mouvement, en empêchant les étudiants d’être
rejoints par la foule.
En rangs serrés, les forces anti-émeutes ont
reçu des consignes pour bloquer l’accès
aux bassidjis, les miliciens islamistes. Hier, aux alentours
du parc Laleh, au centre de Téhéran, Ali Reza
a échappé de peu aux coups de bâtons de
ces membres du « parti de Dieu », qui font la chasse
aux manifestants, à cheval sur leurs motos rouges. Ni
le contrôle renforcé de la police ni l’arrestation,
samedi, d’un de leurs leaders, Saeed Askhar, ne les ont
empêchés de poursuivre leur escalade de la violence à travers
les rues de Téhéran et des principales villes
du pays.
Hier, plusieurs associations étudiantes faisaient état
du saccage provoqué par les bassidjis dans les dortoirs
de la faculté d’Ispahan. La veille, des hordes
de jeunes barbus avaient fait irruption dans les dortoirs de
l’université Allameh Tabatabaï de Téhéran,
et plus au nord sur le campus de l’université Shahid
Behechti.
Dans son communiqué, le Bureau de consolidation de l’unité (principale
association étudiante) dénonce ces provocations. « Au
lieu de soutenir ces groupes de pression, l’Etat iranien
devrait plutôt se charger de donner plus de droits aux étudiants,
afin d’éviter de donner un prétexte aux
forces étrangères de provoquer un soulèvement
populaire en Iran », constate Mansoureh, une étudiante.
Ces derniers jours, la télévision d’État
multiplie les références au « complot des
Américains » pour renverser le régime iranien. « Il
est vrai que beaucoup de manifestants sont descendus dans la
rue après l’appel lancé par les télévisions
de l’opposition iranienne basées à Los
Angeles. Mais le régime iranien devrait comprendre que
cet appel n’a été qu’une motivation
de plus pour pousser à manifester une population essoufflée
par le manque de réformes », ajoute Mansoureh.
«
Nous traversons une période critique où c’est
le régime tout entier qui est remis en question »,
constate un professeur d’université. Outre de
nombreux slogans lancés contre le guide religieux, l’ayatollah
Ali Khamenei, les Iraniens multiplient les appels à la
démission de Khatami, élu avec plus de 70 % des
voix en 1997. « Les Iraniens lui en veulent car en sept
ans pouvoir, il a été incapable d’assurer
ses promesses de réformes », remarque Ali Reza,
assis sur un banc du parc Laleh. « Sur le plan économique,
on fait face au chômage et à une inflation galopante.
Et sur le plan politique, on nous a donné l’illusion
de la liberté avec le boom de la presse et le développement
des associations. Mais en l’espace de ces deux dernières
années, plus de 90 journaux ont dû fermer et des
dizaines d’intellectuels et d’étudiants
ont été emprisonnées. »
D’après Khosrow Mansourian, responsable d’une
association qui traite des problèmes de la nouvelle
génération iranienne, « les jeunes Iraniens
ont perdu leur confiance en l’avenir. Ils rêvent
de trouver un travail, d’avoir accès à la
Sécurité sociale et aux loisirs. Mais ils n’ont
rien de tout cela. Cette génération est une génération
en crise ». Et d’ajouter inquiet : « Le problème
actuel c’est qu’au niveau politique, les Iraniens
savent ce qu’ils ne veulent pas. Mais ils ne savent pas
exactement ce qu’ils veulent. »
Les manifestations éparses de ces derniers jours révèlent
un cruel manque d’organisation de la population iranienne.
D’après certains experts, elles pourraient s’estomper
aussi vite qu’elles ont commencé. « Notre
espoir est de voir émerger un front pour la démocratie à l’intérieur
même de l’Iran, afin que toutes ces protestations
dispersées deviennent plus cohérentes »,
remarque Keyvan Ansari, membre du conseil de direction du Daftar
Tahkim Vahdat.
Pour l’heure, certains manifestants envisagent de poursuivre
leur fronde jusqu’au 9 juillet, date anniversaire des émeutes étudiantes
de l’été 99. De son côté,
le Bureau de Consolidation de l’unité est plus
prudent. « Pour éviter de donner l’occasion
aux groupes de pression de s’attaquer aux étudiants,
nous préférons la solution du silence, comme
ce fut le cas lors du boycott des élections municipales.
A l’université, cela peut se traduire par la fermeture
provisoire de toutes les facultés », explique
Keyvan Ansari.
«
Les étudiants ne sont pas majoritairement favorables à un
changement de régime de manière révolutionnaire.
Tout ce que nous voulons, c’est de passer d’une
définition dictatoriale de la République islamique à une
définition démocratique. Notre objectif c’est
de mettre la pression sur l’Etat pour obtenir un changement
de la Constitution et un référendum »,
remarque-t-il. « J’espère qu’on ne
sera pas obligé d’aboutir à la solution
extrême où les Iraniens seront obligés
de s’en remettre aux étrangers pour provoquer
le changement », ajoute le jeune Ali Reza.
Le Figaro, 16/06/03