La
politique iranienne des Etats-Unis et les intérêts
de la Russie
Moscou,
29 mai. Les divergences russo-américaines sur l’Irak
ne sont plus trop aiguës et il semble, mainte-nant que
le thème iranien puisse les repousser à l’arrière-plan.
La
conseillère du président des Etats-Unis pour la
sécurité nationale, Condoleezza Rice, a fait savoir
qu’« au cours de la prochaine rencontre avec le
président Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg
George Bush se propose de revenir à la discussion sur
le problème iranien ». Le même sujet figurera
à l’ordre du jour de la rencontre du G8 à
Evian où, toujours selon Condoleezza Rice, Bush s’apprête
à mettre au débat des mesures appelées
à garantir que les pays qui coopèrent avec l’Iran
n’apporteront pas de contribution à l’éventuel
problème du programme nucléaire militaire de l’Iran
». Ce n’est pas pour la première fois que
l’on revient à la discussion sur l’Iran,
seulement maintenant, dans la situation géopolitique
nouvelle, elle prend un caractère différent.
L’idée en a été résumée
le plus clairement par William Kristol, rédacteur en
chef de « Weekly Standard ». Homme proche des milieux
conservateurs à Washington, il écrit dans un des
derniers numéros de son périodique : « La
libération de l’Irak a été la première
bataille pour l’avenir du Proche-Orient. La grande bataille
suivante, pas campagnes, j’espère, sera pour l’Iran.
D’ailleurs, nous sommes déjà entraînés
dans un corps à corps mortel avec l’Iran pour l’avenir
de l’Irak ».
A la veille de la guerre de l’Irak, Washington avait promis,
par personnes interposées, que l’Iran ne partagerait
pas le sort de son voisin, et Téhéran a observé
la neutralité au cours de la campagne militaire en Irak
et s’est comporté avec assez de discrétion
à l’égard des Etats-Unis. Mais la guerre
en Irak est officiellement achevée et Téhéran
ne peut plus rester à l’écart du règlement
dans ce pays. Ainsi que l’a souligné le directeur
général du Centre d’études de l’Iran
contemporain, Radjab Safarov, du fait que la population irakienne
est dans sa majeure partie chiite (comme en Iran), « tout
gouvernement mis en place à Bagdad sera, dans une mesure
ou dans une autre, pro-iranien ». L’administration
américaine se rend compte que tant qu’elle ne contrôle
pas Téhéran, elle n’arrivera pas à
rétablir la stabilité en Irak. Pas plus qu’en
Afghanistan où l’influence iranienne est forte
par tradition.
Il existe aussi d’autres raisons qui poussent les Etats-Unis
à placer Téhéran sous leur contrôle.
Premièrement, Washington ne s’est pas résigné
à la perte de ses positions en Iran après la révolution
islamique de 1979. En 1977, Washington et Téhéran
avaient signé un contrat d’un coût de 24
milliards de dollars, aux termes duquel les Etats-Unis devraient
construire huit centrales nucléaires en Iran au cours
des prochaines dix années. Ils devaient aussi fournir
à ce pays des armements pour 14 milliards de dollars.
Les militaires américains bénéficiaient
de l’immunité diplomatique et toutes les décisions
politiques iraniennes n’étaient prises qu’après
consultation des Etats-Unis. Même aujourd’hui, en
l’absence totale de contacts officiels entre les deux
pays, les échanges commerciaux bilatéraux s’élèvent
à un milliard de dollars environ. A titre de comparaison,
les échanges de deux partenaires stratégiques
que sont la Russie et l’Iran, ne se sont montés
en 2002 qu’à 803 millions de dollars.
Nul doute, une âpre concurrence est en cours pour une
place sous le Soleil nommé Iran. Washington ne veut voir
ni la Russie, ni l’Europe sur le marché iranien.
Ce n’est pas par hasard que sous la pression des Etats-Unis
l’union européenne n’a pas signé le
programme de coopération commerciale et économique
avec Téhéran, C’est aussi pour une large
part le mobile des griefs que les Etats-Unis profèrent
au sujet de la coopération russo-iranienne dans le domaine
de l’énergie nucléaire.
Deuxièmement, l’Iran est un carrefour stratégique
entre l’Europe et l’Asie. C’est par son territoire
que passe le corridor de transport Nord-Sud inauguré
l’an dernier et reliant l’Inde à la Russie
et puis à l’Europe. Un puissant flux de matières
énergétiques transite par l’Iran et il existe
des projets importants de transport d’énergie électrique
russe et iranienne vers des pays tiers. Un projet d’interconnexion
de réseaux électriques russes et iraniens via
l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Il ne faut
pas oublier que l’Iran tient le deuxième rang au
monde pour les réserves de gaz, après la Russie.
Non moins évident est son rôle dans la région
de la Caspienne.
Il est clair que la rupture du statu quo en Iran modifierait
toute la situation dans la région de la Caspienne, en
Asie centrale et au Caucase du Nord et affecterait directement
les intérêts de la Russie.
Dès lors on aurait tort de ramener le problème
du partenariat russo-iranien au seul débat sur les perspectives
de l’achèvement du premier bloc de la centrale
nucléaire de Bouchehr et en général sur
la coopération dans la sphère de l’énergie
atomique, comme les Etats-Unis s’efforcent de le faire.
M. Belenkaïa